Julien Beller et le plan du camp de réfugiés de La Chapelle

À la Porte de la Chapelle, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, l’architecte Julien Beller a conçu un camp de premier accueil destiné aux migrants et aux réfugiés. Le projet, atypique par ses matériaux, son organisation et son caractère temporaire, devait offrir un hébergement digne avant l’orientation des personnes vers des structures adaptées.

Un nouveau camp de réfugiés ouvrira ses portes mi-octobre, sur le boulevard Ney, dans le nord de Paris, près de la porte de la Chapelle. L’adresse exacte du futur camp a été dévoilée ce mardi par la maire de Paris, Anne Hidalgo. Ça sera boulevard Ney, près de la porte de la Chapelle, dans le XVIIIe arrondissement.

Le site devait répondre à une situation d’urgence : depuis 2015, Paris était soumise à des flux migratoires inédits. En dépit des nombreuses mises à l’abri et des solutions d’hébergement proposées, les campements étaient de plus en plus importants, laissant les personnes à la rue dans des conditions inhumaines.

Plan du camp de réfugiés Porte de la Chapelle

Un camp parisien pensé comme un lieu de premier accueil

En 2016, Emmaüs Solidarité, la Mairie de Paris et l’État se réunissent autour d’un projet de prise en charge des migrants primo-arrivants au fur et à mesure de leur arrivée. Un ancien entrepôt de la SNCF, en attente de reconstruction, est mis à disposition pour une durée de 18 mois.

Julien Beller est contacté pour réfléchir à la viabilisation du projet, qu’il conçoit dès l’origine pour être démontable et transportable. Le lieu dont l’existence ne devrait pas excéder 18 mois a dû prendre forme en moins de trois mois.

« J’ai été mis sur le projet mi-juillet. Depuis, on n’a pas arrêté de bosser. »

L’idée du site, c’est d’accueillir les réfugiés qui sont entre 60 et 80 à arriver à Paris chaque jour, de les héberger pendant dix jours avant de les orienter vers un centre d’hébergement.

La municipalité parisienne insiste : les réfugiés ne pourront rester dans le camp que cinq à dix jours. D’ici deux ans, le terrain devra être rendu à son propriétaire, quitte à reconstruire le camp de réfugiés sur un autre emplacement.

Selon leur situation, les personnes peuvent être réorientées vers une structure plus adaptée, l’hébergement étant réservé sur ce site uniquement aux hommes seuls. L’accueil y sera inconditionnel : chaque personne bénéficiera d’une évaluation sociale, avant d’être orientée vers un lieu d’hébergement.

« C’est un campement humanitaire », commente Dominique Versini, l’adjointe à la maire de Paris en charge de la solidarité, par opposition à « des campements de rue improvisés ».

La composition générale du site

Le site est composé d’une halle de 10.000 mètres carrés sur deux étages et d’un espace extérieur de 4.000 mètres carrés.

« L’idée du site, c’est d’accueillir les réfugiés qui sont entre 60 et 80 à arriver à Paris chaque jour, de les héberger pendant dix jours avant de les orienter vers un centre d’hébergement. Le site est composé d’une halle de 10.000 mètres carrés sur deux étages et d’un espace extérieur de 4.000 mètres carrés. Il s’organise autour de trois espaces. »

À l’entrée, une structure gonflable de 950 m² abritant 18 conteneurs joue le rôle de point de repère et de pôle d’accueil. Une bulle gonflable de 1000 m2 réalisée par l’architecte Hans Walter-Muller abrite le pôle accueil du camp.

La bulle installée à l’entrée du camp est une sorte de guichet. C’est une structure gonflable réalisée par un architecte qui s’appelle Hans-Walter Müller. Il a surtout bossé dans le domaine de la culture.

En sortant de la bulle, les futurs résidents passent par le pôle santé, un assemblage de 12 conteneurs, puis accèdent au pôle hébergement, la Halle, d’une capacité de 400 places.

Le second espace est un pôle santé, juste devant le bâtiment. Médecin du Monde et le Samu Social seront présents pour dispenser des soins à ceux qui en ont besoin.

Le camp comprendra un centre de santé constitué d’infirmiers et d’un psychologue, ainsi qu’une buanderie. « L’objectif est de répondre aux besoins du quotidien. Recharger son téléphone portable, se poser pour discuter avec un voisin, un ami ou quelqu’un de la famille… »

À l’entrée, on retrouvera aussi le magasin où les réfugiés pourront récupérer des vêtements et de la nourriture. Il sera installé dans des containers maritimes.

Un pôle transport permettra également le déplacement des migrants vers les lieux d’hébergement gérés par l’État.

Le plan intérieur : huit quartiers autour de rues

Afin de rendre ses 8000 m² habitables, divers travaux ont dû être effectué : suppression des fenêtres, création de deux escaliers en échafaudages pour accéder à l’étage depuis l’extérieur, etc.

Elle abrite 8 quartiers, chacun composé d’une douzaine de chambres, d’un réfectoire, de sanitaires, et représenté par une couleur pour faciliter l’orientation.

À l’intérieur, on trouve enfin l’hébergement : 400 lits, on pourra monter jusqu’à 600 si c’est nécessaire. On a décidé d’organiser l’espace en huit quartiers, disposés autour de rues.

Chaque quartier est formé d’une douzaine de petites maisons en bois pour quatre personnes, d’un bloc sanitaire, d’une cuisine et d’un petit réfectoire. Chaque quartier sera géré par une équipe d’Emmaüs.

Le système de couleurs donnera l’impression de séparer les allées comme des quartiers. Si les lieux n’ont pas été repeints pour limiter les coûts, le hall où seront hébergés les familles et les espaces communs seront reconnaissables par des couleurs qui délimiteront les allées.

Élément du projetCaractéristiques
Halle10.000 mètres carrés sur deux étages
Espace extérieur4.000 mètres carrés
Capacité initiale400 places
Capacité possible600 places
Organisation8 quartiers disposés autour de rues
ChambresPetites maisons en bois pour quatre personnes
Durée d’occupation du terrain18 mois

Les chambres en bois et les espaces de vie

Les chambre, chauffées, sont composées de panneaux préfabriqués en bois. D’une surface de 16 m², elles disposent de lits, d’armoires, de prises électriques pour 4 personnes, et du Wi-Fi.

Pour les maisons, on va installer une sorte de toile devant la porte d’entrée, un peu à la manière d’une tente. Comme ça, les gens pourront choisir entre ouvrir sur l’extérieur ou fermer pour avoir de l’intimité.

Un porche créé une transition douce entre la rue et la chambre, et permet une liberté d’appropriation.

On s’est dit que quand les réfugiés arrivent, ils n’arrivent pas seuls. On avait l’idée dès le départ que les gens puissent se regrouper. C’est pour ça qu’on a pensé l’espace en quartiers autonomes.

On a aussi imaginé le lieu pour que les gens s’y sentent bien. On a construit des perrons devant les maisons, des bancs aux coins de rue, des terrasses pour s’asseoir et on a installé du WiFi dans tout le bâtiment.

Les réfectoires sont réalisés en échafaudages et toile tendue, les sanitaires à partir de conteneurs.

Le camp qui ouvrira mi-octobre comprendra un centre de santé constitué d’infirmiers et d’un psychologue, ainsi qu'une buanderie.

Des matériaux démontables et transportables

Le dispositif se devait d’être démontable et déplaçable, étant voué à déménager après dix-huit mois. Il s’agissait de faire émerger un projet-prototype et non de résumer l’hébergement d’urgence à des lits Picot dans un gymnase.

Le site n’est disponible que pour 18 mois. Il fallait que tout soit démontable. On a utilisé beaucoup de matériaux réutilisables, faciles à transporter, comme les échafaudages, des éléments en bois.

C’était une commande de la mairie de Paris et d’Emmaüs Solidarité, l’association qui va gérer le site. Il fallait que l’on puisse déménager les différents éléments du camp au terme de cette période.

Le lieu a cependant été réalisé aux normes de la réglementation française et avec une architecture qui peut être déplacée et démontée.

Des containers maritimes, de la toile tendue, des système d’ossatures bois pour les chambres, un système d’échafaudage et une structure gonflable : le lieu a été pensé pour répondre aux normes mais également offrir une forme de confort à des personnes en situation d’urgence.

Le respect de la réglementation thermique, de l’acoustique et de l’isolement des chambres a permis de réaliser un lieu « presque à basse consommation » selon l’architecte.

Julien Beller a l’habitude de travailler avec ce type de matériaux. Ses expériences dans « des bidonvilles informels de la région parisienne » lui ont permis de réfléchir à des dispositifs qui se déploient rapidement.

Les stratégies qu’il a employées pour ce camp humanitaire ont été empruntées à des types d’installations temporaires comme celles des cirques, des foires mais aussi celles des gens du voyage.

Il n’a donc pas hésité à utiliser des armoires foraines pour les installations électriques ou des réfections de toiles tendues comme on peut en voir dans les campings ou sur les chapiteaux.

Il a aussi fallu sécuriser le site : enlever ce qui restait à l’intérieur, creuser des fenêtres, mettre des garde-fous et construire des escaliers pour rendre le lieu accessible.

Migrants: un centre à Paris, un autre à Ivry (Hidalgo)

Une architecture conçue pour créer un lieu de vie

Il ne s’agissait pas uniquement d’accueillir des personnes en situation d’urgence. Julien Beller et Emmaüs Solidarité, qui dirige le projet, ont voulu créer un lieu de vie.

« On voulait faire quelque chose de beau, mais aussi de viable. »

« Ça ressemble presque à une ville… »

Une ville, un chantier, un village informel ou même un camping… On s’est servi de toutes ces influences dans le projet.

Avec la mairie, on s’est demandé ce qu’était un camp de migrant à Paris. On ne pouvait pas faire un camp classique, comme au Soudan. Il fallait faire quelque chose de différent.

Pour ma part, cela fait longtemps que je bosse sur ce type d’architecture. Avec mon collectif XYZT, on s’était donné comme objectif d’occuper les interstices des villes.

On a conservé cette idée-là : travailler avec des échafaudages, utiliser la culture autant que possible, faire de l’archi un événement.

Plusieurs artistes ont été invités à enrichir le lieu avec leurs créations. Les soeurs chevalme ont ajouté de la couleur aux grilles qui entourent le site, Liliane Amota a aménagé des espaces verts, l’architecte allemand Hans Walter-Muller est à l’origine d’une bulle de 1000 m2 qui abritera le pôle accueil du camp.

Une fois le centre ouvert, Emmaüs Solidarité espère continuer à faire contribuer des artistes et des musiciens pour offrir une vie culturelle au camp de Porte de la Chapelle.

Le jardin et l’aménagement extérieur

On est aussi en train d’aménager l’extérieur. A terme, il devrait y avoir un terrain de foot.

Les parterres à planter ont été dessinés pour signaler l’entrée et conduire le publique vers différentes services.

Pour affirmer cette volonté d’accueil, les espaces de l’entrée sont plantés généreusement d’arbres fruitiers à feuillage persistant comme les bibaciers, et d’autres arbres fruitiers à feuillage caduc, tels que des prunelliers, des abricotiers, des pommiers.

Le tuteurage des ces arbres forme un dessin au sol en zigzag qui anime l’espace tout au long de l’entrée.

Le sol est recouvert de paille. Le sol ainsi protégé donne un aspect plus accueillant au départ des plantations en attendant la pousse des autres plantes.

Aménagement paysagerDonnées
Surface totale parterres490 m
Plantations40 Arbres
Fournitures40 Big Bags, 300 Poteaux Châtaignier sciés
Équipe de réalisationLaboratoire du dehors avec Claire Daoudi, Simon Denise, Alexis Feix, Camille Frechou, Remy Noulin
PhotographesSimon Denise, Liliana Motta
Chantierinstallation du jardin. Septembre 2016

Une conception nourrie par les expériences de Julien Beller

Ce fils de généraliste de 39 ans s’est fait une spécialité de l’hébergement d’urgence.

Cette ville construite par tous, le trentenaire, qui a passé sa jeunesse dans la campagne alsacienne, y a pris goût auprès des plus défavorisés.

« Certains ne voient dans ces villes informelles que l’illégalité, j’y vois d’abord le parfait exemple d’usagers qui se reprennent en main, font preuve de savoir-faire, se montrent capables de construire et de se trouver une place dans la cité. Ne reste dès lors qu’à les accompagner pour faire plus salubre, plus sûr, plus conforme aux normes », soutient cet architecte engagé.

Après l’installation de toilettes sèches et d’une salle commune dans le bidonville du Hanul, à Saint-Denis, Julien Beller a également accompagné 225 de leurs occupants dans l’autoconstruction de 55 logements après l’évacuation du camp, en 2010.

Le tout avec un coût de 6.000 euros par maison.

« N’est-ce pas là une bonne alternative aux 3,5 millions de mal-logés du pays ? Il y a nécessité de réinventer la façon de faire la ville pour sortir du modèle énergivore, producteur de pénurie et de pollution, du XXe siècle. »

La logique participative et l’architecture du commun

Au fil des projets, j’ai aussi beaucoup travaillé sur l’idée de commun, notamment dans des camps de roms.

« La co-conception prend davantage de temps ; oui, la patte de l’architecte est moins présente, mais rien ne me rend plus fier que d’aboutir à un bâtiment plus juste, plus adapté à ses usagers, plus écologique. »

Au 6b, l’espace qu’il a ouvert à Saint-Denis en 2014, Julien Beller gère une ville qui s’est fabriquée au fil de ses habitants.

« La réussite du 6b, c’est d’être un espace de rencontres. »

Ancien siège dionysien d’Alstom, cette friche de 7.000 m² a été investie fin 2009 par un collectif de 170 structures d’artistes, graphistes, d’économie sociale et solidaire, etc.

Julien Beller a convaincu le géant du ferroviaire des bienfaits d’une occupation temporaire des lieux, chaque résident s’acquittant d’une participation aux frais de 12 euros le mètre carré.

Sept ans plus tard, le site en bordure de Seine et du canal Saint-Denis est devenu aussi lieu d’expositions et de manifestations culturelles - festivals La Fabrique à rêves, la Plage, concerts, etc.

« Les projets temporaires ou transitoires sont l’occasion de mettre, d’expérimenter, de ne pas figer la ville. »

Cette approche se retrouve dans le camp de La Chapelle : l’architecture temporaire ne devait pas se limiter à une solution technique, mais proposer un environnement lisible, appropriable et suffisamment confortable pour une période de transition.

Le financement et la capacité d’accueil

L’investissement sur le centre de la Chapelle est de 6,5 millions d’euros, financé à 80 % par la Ville et 20 % par l’État.

L’un, réservé à l’accueil des hommes seuls, sera situé sur le boulevard Ney, près de la porte de la Chapelle sur une ancienne friche de la SNCF et devrait ouvrir à la mi-octobre.

Géré par l’association Emmaüs Solidarité, il comptera 400 places. Une capacité d’accueil portée à 600 d’ici la fin de l’année, indique la Ville.

L’autre camp présenté le 6 septembre par Anne Hidalgo sera installé à Ivry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, et destiné à l’accueil des femmes isolées et des familles.

Il sera opérationnel d’ici à la fin de l’année et pourra recevoir 350 personnes.

Boulevard Ney, un accueil de jour, installé dans une bulle gonflable de huit mètres de haut permettra une pré-évaluation par les travailleurs sociaux d’Emmaüs Solidarité et l’Ofii, l’Office français d’immigration et d’intégration.

Le centre intégrera un pôle de soins et permettra l’hébergement des migrants pour quelques jours, le temps que des places soient disponibles dans les structures dédiées.

Un projet temporaire confronté à la question de l’orientation

Le site n’est disponible que pour 18 mois. Il fallait que tout soit démontable.

La configuration du camp, boulevard Ney, répondait donc à une double contrainte : créer rapidement un lieu d’accueil fonctionnel et prévoir le déplacement futur des installations.

L’une des critiques du camp, c’est sa faible capacité par rapport au nombre de réfugiés à Paris.

« Moi je suis archi, je construis des chambres. Si les réfugiés restent plus longtemps dans le camp, cela ne me dérange pas. Ce qui est sûr c’est que ce camp ne fonctionnera pas s’il n’y pas d’hébergement disponible pour eux. Maintenant, il faut que d’autres camps comme la Chapelle ouvrent en France. »

Le dispositif reposait ainsi sur la disponibilité de places dans les structures d’hébergement situées en aval. Le camp de La Chapelle devait assurer l’accueil, l’évaluation, les soins et l’orientation, plutôt que constituer une solution résidentielle durable.

« Il y aura également des espaces, dans lesquels les associations vont venir dispenser différents types d’activité », précise l’architecte.

Cette organisation devait permettre de répondre aux besoins immédiats tout en donnant aux personnes accueillies des repères, des services essentiels et des espaces de rencontre pendant leur passage.

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