Ceuta et Melilla : immigration, frontières européennes et tensions avec le Maroc

Ceuta et Melilla sont deux territoires espagnols situés sur le continent africain. Avec les seules frontières terrestres entre l’Afrique et l’Union européenne, elles constituent un axe migratoire stratégique et un point de tension permanent entre Madrid et Rabat.

Les vagues de migrants qui se heurtent aux murs des enclaves sont régulièrement médiatisées et attirent l’attention sur la difficile définition, puis mise en œuvre, d’une politique migratoire communautaire harmonisée, tout comme à Lampedusa ou dans les îles grecques proches de la Turquie.

Carte de Ceuta et Melilla en Afrique

Deux enclaves espagnoles aux portes de l’Union européenne

Ceuta est une ancienne colonie romaine de 84.000 habitants. Elle couvre environ 18km² et se situe juste de l'autre côté du détroit de Gibraltar, en face de l'Espagne, à environ 15km de haute mer des côtes espagnoles.

La ville de Melilla s'étend sur environ 13,4 km². Elle est perchée à l'extrémité orientale de la côte méditerranéenne du Maroc et sous contrôle espagnol depuis 1497. Elle compte une population d'environ 87.000 habitants, dont près de la moitié sont musulmans.

Avec Melilla, ces enclaves possèdent les seules frontières terrestres entre l'Afrique et l'Europe.

Pour l’Espagne, la constitution espagnole de 1978 indique que Ceuta fait partie du territoire national et Ceuta dispose du statut de ville autonome depuis 1995.

Depuis les années 1990, les deux villes portuaires bénéficient d'un statut comparable à celui d'autres régions autonomes comme le Pays basque et la Catalogne.

Si les deux enclaves espagnoles font bien partie de l'Union européenne et de l'espace Schengen, elles bénéficient de règles spécifiques. Les personnes qui quittent Ceuta ou Melilla pour l'Espagne continentale ou pour un autre pays de l'Union européenne sont soumises à plusieurs contrôles.

Bruxelles a par ailleurs indiqué vendredi n'avoir relevé aucun flux migratoire entre Ceuta et le continent européen.

Une présence espagnole héritée de l’histoire coloniale

Ces deux enclaves constituent « une survivance anachronique du colonialisme en Afrique », qui explique en partie leur situation particulière.

En effet elles n’ont jamais été rétrocédées au Maroc après la fin de la colonisation (1956) à l’instar des autres territoires.

Cette spécificité leur a, d’une certaine façon, permis de continuer à prospérer et de fonctionner comme les anciens comptoirs coloniaux qu’elles ont été tout au long des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècle.

Les Portugais s'emparent de Ceuta en 1415 qui passe ensuite sous domination espagnole en 1580. Elle est reconnue officiellement comme possession espagnole au traité de Lisbonne de 1668.

Ceuta est sous souveraineté espagnole depuis 1640, tandis que Melilla est sous contrôle espagnol depuis 1497.

Ceuta fait partie d’un chapelet d’enclaves espagnoles sur les côtes marocaines : les cinq plazas de soberanía - lieux de souveraineté, quelque fois appelés « présides ».

Pour le Maroc, Ceuta - tout comme Melilla et les cinq présides - est un héritage colonial dont Rabat revendique la souveraineté dès son indépendance politique en 1956 dans le cadre d’un processus de décolonisation qui met fin au protectorat français (1912/1956) d’un côté, au protectorat espagnol (1912 - 1956/1958) de l’autre.

Revendiquées par le Maroc, Ceuta et Melilla sont depuis longtemps un point de tension dans les relations diplomatiques entre Madrid et Rabat.

Une géographie stratégique entre l’Afrique et l’Europe

Sur la rive Sud du détroit de Gibraltar, Ceuta se trouve au nord-est de la pointe avancée du continent africain vers la péninsule ibérique, donc le continent européen, qui sont séparées par le détroit de Gibraltar.

A l’échelle régionale, cette vaste péninsule montagneuse du Rif relativement boisée présente un contact avec la mer Méditerranée bien différencié.

Un objet géographique singulier assez exceptionnel se trouve à l’articulation entre les deux systèmes : une étroite péninsule qui se projette sur 5,7 km dans la mer.

Sur le plan physique, l'enclave se compose de trois ensembles géographiques bien individualisés et facilement repérables sur l’image.

A l’ouest, la partie continentale, qui occupe les superficies les plus considérables, est composée de reliefs accidentés dominés par le Jebel Musa qui culmine à 842 mètres d’altitude.

A l’est pointe un rocher circulaire dominé par le mont Hacho qui culmine pour sa part à 186 mètres.

Relativement plane, c’est elle qui accueille la ville de Ceuta.

Sa forme incurvée a permis grâce à d’importants travaux d’aménagement - longues digues, terre-pleins gagnés sur la mer, quais... - la création d’un appareil portuaire de qualité qui participe du caractère stratégique du site.

Au nord de l’image se distingue tout d’abord très nettement le port de Ceuta.

Aménagé au début du XXe et protégé par deux brise-lames, il abrite un terminal de ferries, dont trois compagnies assurent les allers-retours vers Algesiras, un port de plaisance et un port de marchandises.

46 % des navires qui accostent sont des porte-conteneurs, un quart des tankers devant de nombreux bateaux de plaisance.

Ceuta abrite aujourd'hui plusieurs unités armées, dont le Régiment d'infanterie légère des Regulares de Ceuta précédemment évoqué, un régiment de cavalerie montée ou un bataillon de quartier général.

Cette forte présence militaire et policière renvoie bien sûr au statut et au fonctionnement très spécifique de l’enclave.

Des économies locales dépendantes de l’Espagne et du Maroc

Ceuta et Melilla sont deux territoires très pauvres et possèdent d'un régime économique spécifique : sur place il n'y a pas de TVA mais un impôt local.

Les deux enclaves espagnoles dépendent des subventions de l'État espagnol. L'économie locale ainsi que les services publics sont largement portés par l'administration espagnole.

Ces deux « cités autonomes » jouissent d’une fiscalité très particulière, le statut de port franc ayant été acquis en 1863, ce qui favorise un commerce important entre Espagne et Maroc mais aussi de nombreux échanges plus ou moins licites.

Ainsi, s’il existe bien un impôt régional, les Ceutiens et les Mélilliens « ne payent pas de TVA sur les tabacs, les carburants et les combustibles » et bénéficient de nombreuses réductions de taxes.

Par ailleurs, si l’Espagne revendique l’appartenance de ces enclaves à l’UE, ces dernières sont exemptées des droits de douane européens.

Depuis 2004, une vaste zone de 260 entrepôts s’est développée au sud de la ville.

Elle profite du statut de « zone franche » de Ceuta, qui lui permet de développer un marché de produits détaxés originaires d’Europe mais aussi d’Asie.

Elle abrite autant des grossistes en vêtements que des pièces détachées automobiles, des magasins de produits alimentaires que de l’ameublement, de la quincaillerie ou de la décoration.

Ces produits sont ensuite revendus avec une marge dans les marchés du nord du Maroc.

Les « femmes-mulets » et le commerce frontalier

Ces spécificités financières ont favorisé les trafics frontaliers illégaux et induisent une culture de l’illicite profondément ancrée sur ces territoires.

La situation a perduré depuis les années 1960 avec une certaine complicité et tolérance du Maroc.

Après s’être libéré, le Maroc, fragilisé économiquement notamment par la domination coloniale était dans l’incapacité logistique d’acheminer des marchandises d’importation sur l’ensemble de son territoire.

Le royaume avait aussi besoin de faire vivre une partie des populations situées à proximité de ces enclaves, notamment dans la région du Rif qui a souffert longtemps d’un manque d’investissement étatique.

C’est ainsi que s’est mis en place un commerce à grande échelle « de pauvres à pauvres » et ce, en dehors de tout cadre réglementaire européen.

En témoigne par exemple l’exploitation des « femmes mulets », des Marocaines transportant chaque jour sur leur dos jusqu’à 70 kilos entre les enclaves et le Maroc.

Pourquoi des femmes ? Choisies parce que mères, elles ont la réputation de revenir après avoir traversé.

Elles passent sans visa et avec un laissez-passer, ce qui devrait exclure ces territoires de l’espace Schengen.

Interdiction de passer pour les uns, autorisation pour les autres lorsque cela profite aux intérêts de l’ancien comptoir colonial.

Avant la crise du Covid, des dizaines de milliers de femmes transportaient chaque jour des marchandises sur leur dos entre les deux territoires au travers du poste frontière de Tarajal II.

Les marchandises deviennent des « produits de contrebande » du fait de l’absence de contrôle côté marocain ; ce vide juridique alimentant ainsi une rente économique frontalière majeure pour de nombreux habitants.

La frontière fortifiée de Ceuta et Melilla

La limitation des migrations vers l'Espagne, dont l'enclave de Ceuta, passe tout d'abord par des dispositifs législatifs et des accords de coopération avec le Maroc.

A ces dispositifs légaux s'ajoute un dispositif de barriérisation, c’est-à-dire la construction de dispositifs matériels bloquant et filtrant le passage frontalier.

Les deux villes sont protégées par des clôtures renforcées de barbelés, de caméras vidéo et de miradors.

Les prémices de la construction d'une barrière remontent à 1993.

Sur le plan matériel, une double clôture de 6 mètres de haut et de 8 kilomètres de long sépare l'enclave espagnole de Ceuta du Maroc, une zone intermédiaire d'une centaine de mètres étant laissée comme zone-tampon entre les deux dispositifs.

Ce dispositif est doublé par des capteurs de bruit et de mouvements ainsi que par des caméras de vision nocturne.

On y ajoute des dispositifs spécifiques, comme des diffuseurs de gaz lacrymogène.

Plusieurs acteurs interviennent sur ce dispositif dont l'agence européenne FRONTEX en support et l'Union européenne pour des financements.

Au total, un millier d'hommes, pour les deux tiers issus de la Guardia Civil espagnole, y sont présents en permanence.

Barrière frontalière entre Ceuta et Maroc

Les routes migratoires vers Ceuta et Melilla

Les migrations vers Ceuta dépendent de plusieurs paramètres liés à des facteurs d'attractivité et de répulsivité fonctionnant à plusieurs échelles emboîtées.

Ainsi l'Espagne a connu dans les années 2000 une forte croissance économique et un faible taux de chômage la rendant attractive.

Cette situation macroéconomique a des répercussions sur les cycles d’arrivées de migrants.

On passe ainsi de 5 000 arrivées recensées en 2015 à 58 000 en 2018, dont 7000 pour Ceuta et Melilla.

L'Espagne est alors la première destination devant la Grèce et l'Italie pour les arrivées dans l’Union européenne.

Face aux crises en Lybie, le Maroc devient pour les migrants d'Afrique subsaharienne une route majeure qui débouche sur Tanger, EuroMed ou les enclaves espagnoles.

En 2018 les trois nationalités les plus représentées étaient la Guinée Conakry, le Maroc et le Mali.

En 1991, avec la création de l’espace Schengen, le renforcement des frontières extérieures européennes devient un principe de gouvernance transnationale pour l’UE, qui, se sentant menacée, se tourne vers des pays tiers limitrophes pour consolider sa sécurité aux frontières.

Cette politique ne fera qu’augmenter le nombre des tentatives de passages clandestins, accentuant alors des réponses toujours plus sécuritaires et entraînant l’UE dans une spirale répressive ponctuée de drames humains.

En effet, la prohibition ne diminue pas les circulations migratoires.

Les Africains désirant migrer dans un pays européen, par choix comme par obligation pour ceux qui fuient les guerres, ont dû s’adapter en cherchant de nouvelles portes d’entrée au Nord, comme, par exemple, ces deux enclaves encastrées dans le continent africain, produisant de nouvelles stratégies de contournement.

Ils ont dû aussi prospecter de nouvelles destinations, renforçant ainsi les migrations Sud-Sud, et faisant d’un pays d’émigration comme le Maroc un pays d’installation et de passage vers l’Europe.

Ainsi, en fonction des fermetures ou ouvertures, des contrôles stricts ou de la souplesse de la surveillance, en lien très souvent aussi avec les relations diplomatiques maroco-espagnoles, les migrants, fins stratèges dans leur manière de circuler, vont activer, voire réactiver certaines routes migratoires.

Une crise frontalière permanente

En 2002, après l’arrivée jugée trop importante de migrants marocains et d’Afrique subsaharienne sur la route de Ceuta et Melilla, l’UE a déployé en force un arsenal important, avec la construction de grillages et de barbelés, aggravant une crise frontalière désormais permanente.

En dépit de ces dispositifs, les migrants continuent d’emprunter ces voies qui, espèrent-ils, leur permettront un accès direct à l’Europe.

On note d’ailleurs une recrudescence de ces passages et ce en dépit des nombreux risques qu’ils encourent.

Peu à peu, Ceuta et Melilla deviennent des villes de transit vers une Europe qui semble toujours plus lointaine et où les droits des migrants y sont moins garantis, entraînant parfois des violences intolérables.

Les événements de 2005

En septembre 2005, des tentatives de passage massif à l’aide d’échelles en bois impliquent plusieurs centaines de migrants subsahariens depuis les campements de Belyounech situés dans les forêts.

La riposte espagnole est sévère puisqu’aux gaz lacrymogènes succèdent les tirs à balle réelle qui font plusieurs morts à chaque fois.

A la suite de cet événement, le campement de Belyounech est détruit.

En 2005, les deux enclaves avaient connu l’assaut de centaines de migrants provoquant plusieurs morts, suscitant l’indignation internationale.

Dix ans plus tard, les associations décrivent des centres de tris humains à ciel ouvert.

Les arrivées de 2020

En mai et juin 2020, c’est l’ampleur des arrivées - 9 000 personnes en un mois - qui fait la Une des médias.

Cette vague migratoire est sensiblement différente de celle de 2005, par les origines des migrants concernés, son modus operandi et son contexte géopolitique.

Elle résulte en effet d’un assouplissement des contrôles aux frontières de la part du Maroc dans le cadre d’un désaccord avec Madrid.

Face à ces arrivées massives, les autorités espagnoles mettent en place plusieurs centres d'accueil tels que le CETI - Centra de Estancia Temporal de Immigrantes - qui dispose de 520 places, ou La Esperanza, centre d'accueil pour mineurs, qui dispose d'un peu moins de 300 places.

Après examen de leur situation, une grande partie des migrants est renvoyée vers le Maroc tandis qu’une partie gagne la péninsule espagnole.

Ainsi en juin 2020 près de 4 000 migrants ont été renvoyés au Maroc.

La frontière entre les deux enclaves est fermée le 13 mars 2020.

De nombreux marocains restent alors dans l’enclave de peur de perdre leur travail.

Des solutions d’hébergement en plus des centres existants déjà saturés doivent être trouvées.

La crise de mai 2021

En mai 2021, environ 12.000 migrants avaient afflué à Ceuta en quelques jours, selon l’Observatoire de Ceuta et Melilla.

Cette arrivée massive dépasse largement celle de mai 2021, lorsqu'environ 12.000 migrants avaient afflué à Ceuta en quelques jours, selon l'Observatoire de Ceuta et Melilla.

En 2021, le Maroc avait été accusé d’avoir facilité l’entrée illégale à Ceuta de plus de 10.000 jeunes Marocains pour faire pression sur l’Espagne.

Madrid allait, quelques mois plus tard, apporter son soutien au plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental, un revirement historique.

Le drame de Melilla en 2022

Le vendredi 24 juin 2022, entre 23 et 37 personnes, selon les sources officielles du Conseil national des droits humains et de l’Association marocaine des droits humains section Nador, ont trouvé la mort.

Elles faisaient partie des centaines de migrants d’Afrique subsaharienne qui ont tenté de forcer les barrières grillagées au point de « Bario Chino » séparant Nador au Maroc de Melilla.

Depuis ce drame, chaque pays se renvoie la responsabilité.

L’Espagne accuse les mafias, tandis que les associations marocaines demandent une enquête approfondie afin de déterminer ce qui s’est passé, donnant lieu à des récits contradictoires.

L’afflux massif de 2026

Environ 50 000 migrants ont, du jeudi 30 au vendredi 31 juillet, passé illégalement la frontière entre le Maroc et Ceuta, enclave espagnole située sur le continent africain, selon les chiffres du ministère de l’intérieur espagnol.

Selon une autre estimation, 60.000 migrants ont passé la frontière et sont arrivés à Ceuta, l'enclave espagnole située sur la côte nord du Maroc, en l'espace de deux ou trois jours.

Cet afflux exceptionnel depuis le Maroc a déclenché une crise pour l'Espagne et l'Union européenne.

Selon les autorités locales, quelque 300 à 400 personnes ont également franchi la frontière pour se rendre à Melilla, deuxième ville autonome espagnole.

Il s’agit de la plus importante arrivée de migrants à Ceuta depuis mai 2021.

Depuis le 1er janvier, ce sont environ 12 000 migrants qui ont rejoint l’Espagne, selon les chiffres du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

Le principal point d’entrée est la route de l’Afrique de l’Ouest et de l’Atlantique par l’archipel des Canaries, devant les routes de Méditerranée occidentale.

Certains migrants, des hommes et des adolescents dans leur écrasante majorité, sont entrés par un poste-frontière situé au sud.

Les centres d'accueil sont débordés et saturés, il n'y a plus de place pour personne.

Le bilan humain

Alors que le bilan des migrants décédés en tentant de rejoindre l'enclave s'élève désormais à au moins 72 personnes d'après Madrid, 11 selon Rabat, ce début de crise décrit par les autorités régionales comme une « urgence humanitaire et sociale absolue » a pris une dimension européenne.

La seule communication faite par Rabat remonte à dimanche pour évoquer un bilan de 11 morts, quand celui communiqué par Madrid fait état de 75 victimes.

Un écart qui vient encore poser des questions sur le rôle du Maroc dans cette crise.

La quasi-totalité des dizaines de milliers de migrants entrés ces derniers jours à Ceuta sont retournés au Maroc, selon le gouvernement espagnol.

Sur place, dans une épaisse brume, des jeunes continuaient ce samedi matin à franchir la frontière en sens inverse, sous le regard de militaires et de la Garde civile espagnole.

Le rôle du Maroc dans la crise migratoire

Un allègement volontaire des contrôles ?

Le Maroc reste très discret sur l’afflux de dizaines de milliers de personnes dans l’enclave espagnole de Ceuta.

Mais cinq jours après l’épisode, une voix reste très silencieuse : celle des autorités du Maroc, pays d’où sont partis et où sont revenus les milliers de personnes qui ont tenté de rejoindre l’Espagne.

Des témoignages recueillis par l’AFP et plusieurs experts suggèrent qu’un allègement des contrôles marocains dans la zone frontalière de Ceuta a favorisé la crise migratoire sans précédent qu’a connue l’enclave espagnole.

Des migrants refoulés ont affirmé qu’aucun barrage renforcé n’avait été déployé sur les deux routes menant à Fnideq, localité de 77 000 habitants jouxtant Ceuta.

Une source proche des opérations sécuritaires a fait état de « contrôles de gendarmerie normaux, pas de déploiement exceptionnel » pouvant gérer l’afflux de milliers de personnes.

Pierre Vermeren, chercheur spécialiste du Maghreb, souligne que la police marocaine est « très efficace, très organisée et très bien informée ».

Si elle avait voulu empêcher les jeunes d’arriver, soutient-il, elle « pouvait bloquer les routes ».

« Nous avons constaté que le dispositif sécuritaire avait été allégé » et que « les renforts policiers ne sont arrivés que jeudi soir », renchérit Mohamed Benaissa, président de l’Observatoire du nord pour les droits humains, basé dans la région.

Riccardo Fabiani, analyste pour l’International Crisis Group, juge toutefois qu’« il y a suffisamment d’éléments pour estimer que le pouvoir à Rabat est impliqué dans cette crise ».

Il cite notamment « des vidéos qui montrent des forces de sécurité passives face à des camions remplis de migrants », des images que l’AFP n’a pas été en mesure de vérifier.

Sachant comment fonctionne le Maroc, « difficile de croire que les autorités n’aient pas été au courant de ce qu’il se passait, voire n’aient pas facilité un mouvement de population d’une telle ampleur », abonde Haizam Amirah Fernandez, directeur du Centre des études arabes contemporaines à Madrid.

Aucune preuve d’une décision prise au sommet de l’Etat marocain n’a émergé à ce stade.

Lundi, une source marocaine proche du dossier a démenti à l’AFP tout « relâchement » au poste-frontière routier.

La veille, le ministère de l’Intérieur avait pointé « l’exploitation malveillante » des réseaux sociaux et « la diffusion d’informations trompeuses », qui auraient poussé au départ des dizaines de milliers de personnes.

D’après Reuters, les autorités marocaines ont déployé des camions équipés de canons à eau et renforcé le dispositif de sécurité aux postes-frontières, repoussant à plusieurs reprises les migrants qui tentaient de s’en approcher.

Un levier dans les relations avec Madrid

Pour Pierre Vermeren, il s’agit « d’un message d’avertissement envoyé à l’Espagne » de Pedro Sanchez sur la question du Sahara occidental.

Cette ancienne colonie espagnole, territoire non autonome au regard de l’ONU, est contrôlée en majeure partie par le Maroc mais revendiquée par les indépendantistes du Polisario, soutenus par l’Algérie.

La récente visite du Premier ministre espagnol à Alger a pu susciter l’ire côté marocain, estime le chercheur.

Autre dossier crucial : les enclaves de Ceuta et Melilla, possessions espagnoles depuis respectivement 1640 et 1497, que le Maroc revendique depuis son indépendance en 1956.

L’afflux migratoire « rappelle à l’Espagne que Ceuta reste un territoire contesté et difficile à défendre et que Madrid a besoin de Rabat pour protéger ses intérêts », estime Riccardo Fabiani.

Face aux accusations visant Rabat, certains observateurs notent que la crise est intervenue pendant les célébrations de la Fête du Trône, période durant laquelle les autorités mettent traditionnellement en avant la stabilité du royaume.

Les dimensions internationales de la crise

Certains analystes avancent des considérations plus larges, dans un contexte de tensions diplomatiques entre l’Espagne, Israël et le président Donald Trump.

Riccardo Fabiani note que « pendant des mois, des responsables de droite aux États-Unis et en Israël ont incité le Maroc à agir sur Ceuta en représailles au soutien de l’Espagne aux Palestiniens et à sa position sur la guerre en Iran ».

Il juge ainsi que les événements pourraient faire « gagner des galons » à Rabat « aux yeux de ses alliés clés : Israël et les États-Unis », qui ont d’ailleurs « jubilé devant la situation ».

Le Maroc a obtenu de Donald Trump en 2020 un soutien crucial à son plan pour le Sahara en contrepartie d’une normalisation de ses relations avec Israël, qui se sont depuis fortement développées.

Au plus fort de la crise, l’ambassadeur israélien à l’ONU Danny Danon a critiqué Madrid en affirmant que l’Espagne, qui « ne manque aucune occasion de faire la leçon à Israël (...), devrait expliquer au monde pourquoi elle conserve des enclaves coloniales en Afrique ».

« Les Espagnols ne se comportent pas bien mais ils apprendront », a de son côté récemment lancé Donald Trump.

Son intention serait, selon l’expert Fernandez, de « punir l’Espagne » et de « semer la division » au sein de l’Union européenne.

Cet épisode a déclenché une crise diplomatique entre Madrid et ses partenaires européens les plus critiques de sa politique migratoire.

La réaction de l’Espagne et de l’Union européenne

Les ministres de l’Intérieur de l’Union européenne se réunissent cinq jours après l’afflux de dizaines de milliers de personnes dans l’enclave espagnole.

22 dirigeants des Vingt-Sept, dont la Première ministre italienne et le chancelier allemand, Friedrich Merz, ont réclamé une « visioconférence d'urgence » des ministres européens de l'Intérieur pour évaluer et répondre à la situation.

Cet échange a été fixé au 4 août 2026.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a appelé à trouver une « réponse européenne commune » pour consolider les frontières du bloc.

« Cet épisode montre clairement que nous devons aller plus loin pour renforcer nos frontières aux points les plus sensibles », a écrit l’Allemande dans une missive adressée au Premier ministre espagnol et consultée par l’AFP.

Ursula von der Leyen a déclaré que « nous ne pouvons pas permettre à quiconque d’entrer dans notre Union sans respecter nos règles ».

« Les traversées dangereuses doivent cesser immédiatement. »

Le président espagnol Pedro Sanchez, qui s'est déjà entretenu avec le roi Felipe VI à ce sujet, s'est rendu à Ceuta.

Il a appelé à « la solidarité et l'empathie » et déclaré : « Ce n'est pas le moment de diviser. »

Côté français, Emmanuel Macron a réaffirmé « sa solidarité » à l'Espagne, tout comme le Royaume-Uni, se disant tous deux prêts à aider.

Paris a toutefois annoncé multiplier par cinq le nombre de policiers et de gendarmes à la frontière franco-espagnole, portant leur nombre à 334.

Une mesure suivie de près par le Portugal.

Le Premier ministre Luis Montenegro a annoncé un renforcement du contrôle aux frontières terrestres et maritimes dans le sud du pays.

La présidente du Conseil des ministres d’Italie, Giorgia Meloni, a dénoncé les « images choquantes » de Ceuta et appelé à des « mesures exceptionnelles », comme la suspension de l'accord de Schengen avec l'Espagne.

Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a répondu, dénonçant la « démagogie » de Rome et annonçant par la même occasion la convocation de l'ambassadeur d'Italie à Madrid en guise de protestation.

Dans la soirée du vendredi 31 juillet, l’Italie a annoncé avoir temporairement fermé l’espace Schengen à l’Espagne.

Le ministre des Affaires étrangères, Antonio Tajani, a qualifié cette mesure d’« inévitable ».

Samedi 1er août, Giorgia Meloni a de nouveau tiré la sonnette d’alarme, jugeant que ces arrivées massives ont « une nouvelle fois démontré à quel point il est urgent que l’Europe réponde à l’immigration illégale ».

Le rôle des accords européens avec le Maroc

Depuis plusieurs années, les pays de l’Union européenne négocient la sécurité de leurs frontières extérieures avec les pays qui sont en bordure du continent, comme la Turquie, le Maroc et la Libye.

L’accord signé en 2016 entre l’UE et la Turquie a ainsi permis d’externaliser l’« accueil » des réfugiés en contrepartie d’aide financière pour la Turquie et de facilitation de visas pour ses citoyens.

De la même façon, le partenariat pour la mobilité signé en 2013 entre l’UE et le Maroc doit faciliter les accords de réadmission et les formalités des visas.

Or actuellement, l’offre de visas pour les Marocains est en baisse de la part d’un certain nombre de pays de l’Europe, faisant des visas un véritable levier de négociation.

Pour la chercheuse Nora El Qadim, bien que la négociation de la politique migratoire du Maroc et de l’UE soit asymétrique, le Maroc élabore une contre-stratégie.

Le Maroc comme partenaire sécuritaire et diplomatique

Le Maroc négocie des accords de réadmission de ressortissants arrivés illégalement en Europe.

Ces mesures ont été prises pour le moment avec plusieurs pays européens dont la France.

En parallèle, le Maroc propose d’établir une surveillance et des accords de coopération policière sur son territoire et sur les enclaves de Ceuta et Melilla, tout en résistant à un accord global de réadmission au niveau de l’Union européenne.

Cette démarche a permis au royaume de se positionner diplomatiquement comme leader sur le sujet avec la création d’un observatoire africain des migrations, tant au niveau européen et mondial qu’au sein de l’Union africaine.

Un rapport récent a d’ailleurs été publié en ce sens en février 2022.

Comme le rappelle un article récent paru sur Orient XXI : « depuis 2007, l’UE a versé au Maroc 270 millions d’euros pour financer les différents volets sécuritaires de la politique migratoire marocaine ».

Le Maroc se positionne comme partenaire fiable de l’UE avec une volonté de mieux coopérer sur le plan sécuritaire avec l’Espagne.

La frontière comme instrument de négociation

La question migratoire demeure attachée à l’évolution des enjeux politiques au sein desquels les populations - migrants, habitants, passeurs, frontaliers, commerçants - n’ont aucune ou peu de prise.

Le cas des deux enclaves Melilla et Ceuta en témoigne bien.

Le durcissement du Maroc ou, au contraire, sa souplesse relative, sera tributaire des tractations diplomatiques ou financières du moment.

La vague migratoire de 2020 résultait déjà d’un assouplissement des contrôles aux frontières de la part du Maroc dans le cadre d’un désaccord avec Madrid.

En 2021, le Maroc avait été accusé d’avoir facilité l’entrée illégale à Ceuta de plus de 10.000 jeunes Marocains pour faire pression sur l’Espagne.

L’afflux de 2026 relance donc les interrogations sur l’utilisation de la gestion migratoire comme levier diplomatique.

Aucune preuve d’une décision prise au sommet de l’Etat marocain n’a émergé à ce stade.

Une tendance s’illustre toutefois par les drames récents et réactive le postulat de nombreux observateurs : plus de répression aux frontières demeure en effet synonyme de plus de morts.

Crise à Ceuta : les appels à la traversée inquiètent les autorités • FRANCE 24

Ceuta, Melilla et les limites de la politique européenne

Ancrée à l'Afrique et au Maroc, en rive sud du détroit de Gibraltar, l’enclave espagnole de Ceuta, de moins de 20 km², cristallise des enjeux géostratégiques et des tensions migratoires qui reflètent une grande partie des problématiques de l’Union européenne.

Les vagues de migrants qui se heurtent aux murs de l’enclave attirent l’attention sur la difficile mise en œuvre d’une politique migratoire communautaire harmonisée.

La relation aux pays voisins du sud de la Méditerranée est également interrogée, en particulier la relation singulière avec le Maroc, entre coopération et concurrence, voire rivalité, dans les domaines économiques ou géopolitiques.

En 1991, avec la création de l’espace Schengen, le renforcement des frontières extérieures européennes devient un principe de gouvernance transnationale pour l’UE.

La politique d’externalisation confie une partie du contrôle des mobilités à des pays tiers limitrophes, tout en faisant de la coopération policière et des accords de réadmission des éléments centraux de la relation entre l’Union européenne et le Maroc.

Le cas de Ceuta et Melilla montre ainsi que la frontière européenne n’est pas seulement une ligne de séparation géographique.

Elle est aussi un espace de circulation des personnes, des marchandises, des capitaux et des rapports de force diplomatiques.

La frontière entre les deux territoires est à la fois une barrière fortement militarisée, un lieu de commerce quotidien et un instrument de négociation entre l’Espagne, le Maroc et l’Union européenne.

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