En Allemagne, l’opinion publique à l’égard des réfugiés n’est ni uniforme ni figée. Elle oscille entre une tradition de solidarité, l’engagement concret d’une partie de la population et des inquiétudes croissantes concernant la capacité du pays à accueillir un nombre important de demandeurs d’asile.
Cette perception dépend fortement du contexte historique, de la situation politique et des événements auxquels les Allemands sont confrontés. La question des réfugiés renvoie ainsi à la fois à la mémoire des déplacements de population après 1945, à la politique d’accueil menée sous Angela Merkel et aux débats sur la sécurité, l’intégration et les limites de la capacité administrative.
Une histoire marquée par l’arrivée massive de réfugiés après 1945
Dans le cadre de son aide à l’Allemagne, la CRS porte rapidement son attention sur une population particulièrement vulnérable: les réfugiés allemands des territoires de l’Est.
Il s’agit de familles ethniquement allemandes ayant dû fuir les pays de l’Europe de l’Est après la redéfinition des frontières de la nouvelle Allemagne en 1945.
Transférés par mil-lions dans une Allemagne détruite, appauvrie et divisée, ces réfugiés peinent à trouver leur place.
C’est en 1949 que la CRS prend la pleine mesure du problème de ces «déracinés» qui ne cessent de se déverser en Allemagne.
Leur nombre avoisine les 12 millions.
Avec 2 millions de réfugiés, la Bavière est la région la plus exposée à cette vague de migration.
Cette expérience historique constitue un élément important pour comprendre la relation particulière que l’Allemagne entretient avec la question de l’exil et de l’accueil. Elle montre également que les déplacements massifs de population ont déjà profondément marqué la société allemande.
Des conditions d’accueil qui ont suscité une forte mobilisation
C’est pourquoi la CRS décide d’y concentrer l’essentiel de son action de secours.
Après avoir organisé un voyage d’information dans divers camps de réfugiés de Bavière, elle y consacre un numéro spécial dans sa revue mensuelle, sensibilisant ainsi ses lecteurs à cette problématique méconnue.
Le camp d’Augsbourg y est décrit en ces termes:
«Le camp d’Augsbourg se présente à nous sous la forme d’une ancienne fabrique, triste et délabrée. Plus de 1000 réfugiés y sont logés, nous dit-on. A l’intérieur, de larges corridors, sales, mal éclairés. […] Les chambres - d’anciens ateliers - ne mesurent guère plus de 10 mètres sur 15; elles sont presque entièrement occupées par des couchettes superposées sur deux, voire trois étages. […] Chacune de ces chambres présente, à peu de chose près, le même aspect, et dans chacune d’entre elles vivent de 60 à 70 réfugiés. Il y a là des hommes, des femmes, des vieillards, des adolescents, des enfants, des nouveau nés, et tout cela grouille dans un air empuanti, dans une odeur qui nous prend à la gorge. Nous circulons entre les couchettes, trébuchons sur des enfants qui jouent par terre, et parlons à quelques-uns de ces réfugiés. Car c’est bien un enfer, un cauchemar de chaque heure du jour et de la nuit. Se représente-t-on ce que cela signifie, 70 êtres humains des deux sexes et de tous les âges, qui dorment, mangent, vivent ensemble, depuis deux, trois, ou même quatre ans, dans un espace de quelque 150 m2.»
Pour parer aux besoins les plus urgents, la CRS met en place des parrainages en faveur des enfants.
Il existe six types de colis, conçus pour couvrir les besoins les plus divers.
Moyennant un versement mensuel de 10 francs pendant au moins six mois, le «parrainage réfugié» permet au parrain d’offrir les objets de première nécessité à son «filleul», à commencer par des vêtements et des chaussures.
D’autre part, les «parrainages-lits» contribuent à améliorer les conditions de logement particulièrement précaires dans lesquels vivent la plupart des réfugiés.
Grâce aux dons des parrains, la CRS peut procurer des lits aux enfants qui en sont dépourvus.

Cette mobilisation montre que l’accueil des réfugiés a aussi été associé à des gestes concrets de solidarité. L’aide matérielle ne constituait toutefois qu’une dimension de cette action.
Dès 1949, la CRS consacre la plus grande partie de son activité à l’étranger en faveur de l’aide aux réfugiés.
En même temps, la communauté internationale se penche sur la brûlante question des réfugiés.
Alors que des milliers de personnes déracinées sillonnent encore les routes d’Europe, des instances et des normes sont créées pour appréhender le problème de manière globale et inscrire la protection des réfugiés dans le droit international: établissement du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés en 1950 et adoption de la Convention relative au statut des réfugiés l’année suivante.
S’inspirant des résolutions de la Conférence internationale de Hanovre (1951) organisée par la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge au sujet des réfugiés en Allemagne occidentale et en Autriche, la CRS poursuit son œuvre d’hospitalisation en Suisse des enfants de réfugiés jus-qu’en 1956.
«Une des raisons de la continuation de cette action a été qu’elle constitue non seulement une aide matérielle, mais aussi un appui moral et qu’elle crée des liens entre les peuples, dont la valeur ne saurait être mise en doute.»
La solidarité reste présente dans la société allemande
Les Allemands ont pourtant plutôt accepté avec bienveillance les réfugiés, nombre d’entre eux s’engageant bénévolement dans des foyers d’hébergement.
Cette mobilisation bénévole révèle qu’une partie de la société allemande considère l’accueil comme une responsabilité humanitaire et civique. Des citoyens ont apporté leur aide dans les foyers, participé à des actions de soutien et contribué à répondre aux besoins quotidiens des personnes accueillies.
Angela Merkel a régulièrement invoqué la responsabilité morale qui incombe à son pays d’accueillir des réfugiés en détresse fuyant la guerre ou la terreur.
Cette conception morale de l’accueil a cependant coexisté avec des difficultés pratiques et politiques de plus en plus visibles.
La politique d’ouverture d’Angela Merkel et le tournant de 2015
La crise des réfugiés en Allemagne a été évoquée pour la première fois dans le contexte des événements de l’été 2015 ; à l’époque, les chroniqueurs ont établi un lien direct entre crise des réfugiés et « politique de la porte ouverte ».
Certes, cette caractérisation n’est pas entièrement fausse compte tenu de l’absence prolongée de chiffres fiables sur l’immigration, s’expliquant entre autres par des doubles enregistrements et par le fait que certaines personnes ont poursuivi leur voyage vers d’autres pays de l’UE sans le déclarer.
Mais ce phénomène reflète plus les défaillances des autorités en matière d’enregistrement des réfugiés qu’une véritable orientation politique du gouvernement en réaction à l’augmentation du nombre de réfugiés.
Le terme « crise des réfugiés » ne fait pas l’unanimité en Allemagne ; en effet, on lui reproche de présenter les réfugiés comme étant responsables de la crise.
Les événements qui sont intervenus depuis l’été 2015 devraient plutôt être qualifiés de « crise des autorités », eu égard au fait que l’Allemagne aurait pu anticiper l’augmentation massive du nombre de réfugiés.
Le terme « réfugié », qui ne reflète pas non plus l’hétérogénéité des situations des immigrés en Allemagne, est par exemple moins usité en France qu’en Allemagne.
Il est utilisé ici pour faciliter la compréhension du lecteur.
La définition retenue est celle de la Convention de Genève : « le terme "réfugié" s’appliquera à toute personne qui se trouve hors du pays et qui ne peut ou ne veut se réclamer de la protection de ce pays ».
On distinguera entre les réfugiés « tolérés », les personnes bénéficiant de la protection subsidiaire et les demandeurs d’asile, conformément à l’article 16a de la Constitution allemande.
L’Allemagne, au contraire, a réagi en durcissant de plus en plus son droit d’asile, semblant fermer définitivement ses portes à de nombreux groupes de migrants.
Une opinion publique de plus en plus critique
La défiance des Allemands s'accroît sensiblement vis-à-vis de la politique d'ouverture d'Angela Merkel à l'égard des réfugiés, selon des sondages publiés vendredi.
Ces étude d'opinion révèlent aussi une hausse des peurs de la population après des violences de la Saint-Sylvestre à Cologne.
Cinquante et un pour cent des Allemands ne croient pas au mantra de la chancelière «Nous allons y arriver» en matière d'accueil des demandeurs d'asile, selon le baromètre DeutschlandTrend de la chaîne publique ARD publié vendredi, qui montre une augmentation de trois points en trois mois.
Plus dur encore, le sondage de la chaîne ZDF Politbarometer relève que 56% des Allemands jugent «mauvaise» l'action d'Angela Merkel sur la question des migrants (49% en décembre), et seuls 39% qualifient son travail de «bon» (-8 points).
Par ailleurs, 60% des sondés (+14 points en un mois) estiment que l'Allemagne ne peut faire face à l'afflux record des migrants.
| Question mesurée | Résultat du sondage |
|---|---|
| Allemands ne croyant pas que l’accueil des demandeurs d’asile sera maîtrisé | 51% |
| Allemands jugeant mauvaise l’action d’Angela Merkel | 56% |
| Allemands qualifiant son travail de bon | 39% |
| Personnes estimant que l’Allemagne ne peut pas faire face à l’afflux | 60% |
Le sondage pour ARD a été réalisé par téléphone auprès de 1.000 personnes entre les 12 et 13 janvier.
Celui de ZDF l'a été entre le 12 et le 14 janvier auprès de 1.203 électeurs.
La peur de l’insécurité et la question de la criminalité
Quarante-huit pour cent des personnes interrogées affirment en outre avoir peur des réfugiés, selon DeutschlandTrend, contre 50% qui assurent n'avoir aucune crainte.
Le Politbarometer révèle lui que 70% des Allemands pensent que la criminalité va augmenter à cause du nombre croissant de réfugiés (+8 points par rapport à octobre 2015).
La ZDF attribue en partie cette évolution au scandale des agressions commises lors des festivités du Nouvel An à Cologne et attribuées notamment à des migrants d'Afrique du Nord.
Les violences en bande commises contre des femmes, un phénomène inédit jusqu'ici, ont particulièrement soulevé l'indignation.
Ces événements ont contribué à déplacer le débat public. La question de l’accueil humanitaire s’est trouvée étroitement associée à celle de la sécurité et de l’application de la loi.
Depuis, le pays, qui a ouvert ses portes à 1,1 million de demandeurs d'asile l'an dernier, veut renforcer l'arsenal législatif contre les migrants qui enfreignent la loi.
Cette évolution ne signifie pas que tous les Allemands rejettent les réfugiés. Elle traduit plutôt une inquiétude concernant les conséquences d’un accueil jugé trop rapide, insuffisamment organisé ou difficile à contrôler.

La capacité d’accueil au centre des préoccupations
Une partie importante de l’opinion s’interroge sur la capacité réelle de l’Allemagne à héberger, enregistrer, instruire et intégrer un nombre élevé de demandeurs d’asile.
Face aux multiples défis logistiques posés par cet afflux, elle répète depuis des mois: «Nous y arriverons».
Mais selon le quotidien Bild, qui cite l'Office des migrations et des réfugiés, les demandeurs d'asile continuent d'arriver en masse depuis début janvier malgré l'hiver et des contrôles plus stricts.
En deux semaines, 51.395 demandes d'asile ont été enregistrées par les autorités, selon le journal.
La chancelière a promis en décembre de diminuer tangiblement le nombre de migrants en prônant des mesures européennes et internationales.
La perception des réfugiés est donc liée non seulement à leur présence, mais également au fonctionnement des administrations, à la disponibilité des logements et à la capacité des autorités à organiser les procédures.
Accueil, contrôle et intégration : les trois dimensions du débat
Le débat allemand ne se limite pas à l’opposition entre ouverture et fermeture des frontières.
Il porte également sur la manière de distinguer les différentes situations juridiques et humaines des personnes arrivant en Allemagne.
On distinguera entre les réfugiés « tolérés », les personnes bénéficiant de la protection subsidiaire et les demandeurs d’asile, conformément à l’article 16a de la Constitution allemande.
La question de l’intégration occupe également une place importante dans les discussions publiques.
Les préoccupations concernent notamment l’apprentissage de la langue, l’accès au logement, l’entrée dans la formation et l’emploi, ainsi que le respect des lois allemandes.
L’accueil est davantage accepté lorsqu’il semble compatible avec un cadre clair, des procédures efficaces et des obligations réciproques.
À l’inverse, les retards administratifs, l’absence de chiffres fiables et les difficultés de logement peuvent nourrir le sentiment que l’État perd le contrôle de la situation.
En Allemagne, la pandémie de Covid-19 freine l'intégration des réfugiés
Une perception différente selon les périodes et les événements
Les attitudes allemandes ont évolué au fil des événements.
Les Allemands ont pourtant plutôt accepté avec bienveillance les réfugiés, nombre d’entre eux s’engageant bénévolement dans des foyers d’hébergement.
Depuis, le pays, qui a ouvert ses portes à 1,1 million de demandeurs d'asile l'an dernier, veut renforcer l'arsenal législatif contre les migrants qui enfreignent la loi.
La violence de certains faits divers a donc pesé sur l’opinion, sans faire disparaître les formes de solidarité déjà existantes.
Les sondages montrent ainsi une société divisée entre les personnes qui redoutent les conséquences de l’arrivée de réfugiés et celles qui ne déclarent aucune crainte.
Selon DeutschlandTrend, 48% des personnes interrogées affirment avoir peur des réfugiés, contre 50% qui assurent n'avoir aucune crainte.
Cette quasi-parité illustre l’absence de consensus simple dans la société allemande.
Le rôle de la responsabilité morale
Angela Merkel n'a cessé d'invoquer la responsabilité morale qui incombe à son pays d'accueillir des réfugiés en détresse fuyant la guerre ou la terreur.
Cette argumentation s’inscrit dans une conception de l’accueil fondée sur la protection des personnes menacées et sur les obligations internationales de l’Allemagne.
Alors que des milliers de personnes déracinées sillonnent encore les routes d’Europe, des instances et des normes sont créées pour appréhender le problème de manière globale et inscrire la protection des réfugiés dans le droit international: établissement du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés en 1950 et adoption de la Convention relative au statut des réfugiés l’année suivante.
Dans cette perspective, l’accueil ne relève pas uniquement d’une décision politique nationale. Il est également lié à un cadre juridique international et à une responsabilité collective européenne.
La solidarité peut prendre des formes très concrètes, comme l’ont montré les actions destinées aux enfants réfugiés.
Une des raisons de la continuation de cette action a été qu’elle constitue non seulement une aide matérielle, mais aussi un appui moral et qu’elle crée des liens entre les peuples, dont la valeur ne saurait être mise en doute.
Cette formule résume une dimension essentielle du débat allemand : l’accueil est perçu par ses défenseurs comme une obligation humanitaire, mais aussi comme une possibilité de créer des liens entre les populations.
Une politique qui se durcit malgré la tradition d’accueil
La politique allemande a progressivement combiné l’accueil des personnes en danger et le renforcement des contrôles.
La chancelière a promis en décembre de diminuer tangiblement le nombre de migrants en prônant des mesures européennes et internationales.
L’Allemagne, au contraire, a réagi en durcissant de plus en plus son droit d’asile, semblant fermer définitivement ses portes à de nombreux groupes de migrants.
Depuis, le pays, qui a ouvert ses portes à 1,1 million de demandeurs d'asile l'an dernier, veut renforcer l'arsenal législatif contre les migrants qui enfreignent la loi.
Ce durcissement répond à une demande de contrôle exprimée par une partie de la population. Il vise aussi à répondre aux critiques concernant la sécurité, les procédures administratives et la capacité d’intégration.
Il n’efface cependant pas l’existence d’une opinion favorable à la protection des réfugiés et à l’engagement bénévole.
Pourquoi les Allemands n’ont pas tous la même opinion
Les positions varient selon plusieurs facteurs : l’expérience personnelle de la migration, la région de résidence, l’exposition aux problèmes de logement, la confiance accordée aux autorités et l’interprétation des faits divers.
La Bavière, par exemple, a été historiquement particulièrement exposée à l’arrivée de réfugiés après 1945, avec 2 millions de réfugiés.
Les grandes villes ont également été directement confrontées à l’organisation de l’hébergement et à l’arrivée de nouveaux demandeurs d’asile.
La perception dépend enfin du vocabulaire utilisé. Le terme « crise des réfugiés » ne fait pas l’unanimité en Allemagne ; en effet, on lui reproche de présenter les réfugiés comme étant responsables de la crise.
Les événements qui sont intervenus depuis l’été 2015 devraient plutôt être qualifiés de « crise des autorités », eu égard au fait que l’Allemagne aurait pu anticiper l’augmentation massive du nombre de réfugiés.
Les mots employés orientent donc la manière dont le phénomène est interprété : crise humanitaire, crise administrative, problème migratoire ou enjeu de sécurité.
Des relations entre les peuples au débat politique contemporain
S’inspirant des résolutions de la Conférence internationale de Hanovre (1951) organisée par la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge au sujet des réfugiés en Allemagne occidentale et en Autriche, la CRS poursuit son œuvre d’hospitalisation en Suisse des enfants de réfugiés jus-qu’en 1956.
Une des raisons de la continuation de cette action a été qu’elle constitue non seulement une aide matérielle, mais aussi un appui moral et qu’elle crée des liens entre les peuples, dont la valeur ne saurait être mise en doute.
Cette perspective historique coexiste aujourd’hui avec une discussion très politique sur les frontières, les obligations européennes, les procédures d’asile et l’intégration.
Le débat allemand se caractérise donc par une tension durable entre la volonté de protéger les personnes fuyant la guerre ou la terreur et la demande de limiter les arrivées lorsque les infrastructures et les autorités semblent dépassées.
Les enquêtes d’opinion citées montrent surtout que la solidarité et la peur peuvent exister simultanément dans la population allemande.