De Madrid à Londres, l’Europe est traversée par une vague d’hostilité envers les immigrés, alimentée par des violences et une rhétorique politique de plus en plus radicale. Comment comprendre cette montée des tensions ? S’agit-il d’un phénomène européen ou de crises nationales qui se répondent ?
Alors que le Portugal, longtemps perçu comme un modèle d’accueil, restreint à son tour le regroupement familial, des émeutes anti-immigration éclatent ailleurs sur le continent, notamment devant des hôtels abritant des demandeurs d’asile au Royaume-Uni. En toile de fond, la question demeure : que produisent, en France comme ailleurs, ces politiques sur l’expérience concrète des étrangers et sur le climat social ?
Une hostilité ancienne réorganisée et médiatisée
Delphine Diaz rappelle que les émeutes anti-immigration qui traversent actuellement l’Europe ne sont pas des phénomènes nouveaux. Depuis le XIXe siècle, l’Europe connaît des montées de violence contre les étrangers, comme à Lille en 1848 ou à Aigues-Mortes à la fin du siècle explique la chercheuse :
« Ces mouvements contre l'immigration vont prendre une forme assez violente dans l'espace public et démarrent à partir de 1848. C'est un petit peu contre-intuitif parce que lorsqu'on pense à 1848, on pense la fraternité entre les peuples, des révolutions démocratiques, etc. Mais en fait, c'est le moment où l'on voit à travers toute l'Europe des manifestations contre l'étranger prendre la forme de violences collectives extrêmement dures. »
Ce qui change aujourd’hui, c’est leur caractère préparé et médiatisé : les réseaux sociaux et les partis d’extrême droite tels que Vox en Espagne orchestrent et diffusent ces mobilisations, qui paraissent spontanées mais qui sont en réalité coordonnées.
Cette hostilité s’inscrit dans une longue histoire du nationalisme et du rejet de l’autre, déjà visible aux États-Unis au XIXe siècle avec le nativisme et la loi d’exclusion des Chinois de 1882, qui constitue l'ancêtre des politiques migratoires discriminatoires modernes.

Cette dimension historique permet de comprendre pourquoi l’enjeu culturel de l’immigration ne se réduit pas à une question administrative. Il touche à la définition de la communauté nationale, à la représentation de l’étranger et aux frontières symboliques entre ceux qui seraient considérés comme appartenant à la société et ceux qui en seraient tenus à distance.
Une population européenne marquée par les migrations
L'Union européenne, c'est plus de 500 millions d'habitants. Parmi eux, 35 millions sont nés hors de ses frontières, et 20 millions sont étrangers.
Ces chiffres donnent une dimension structurelle à la question migratoire. La présence de populations nées à l’extérieur de l’Union européenne fait partie de la réalité sociale et démographique du continent, tandis que les débats publics tendent souvent à présenter l’immigration comme une crise exceptionnelle ou comme une menace récente.
La crise migratoire de 2015-2016
En 2015-2016, c'est la crise migratoire. Le monde compte alors 65 millions de déracinés, un record. En 2 ans, l'UE enregistre 2,6 millions de demandes d'asile, dont la moitié en Allemagne.
Mais l'Italie et la Grèce voient aussi les demandes affluer, tandis que se succèdent les naufrages en Méditerranée.
| Élément | Donnée |
|---|---|
| Population de l’Union européenne | plus de 500 millions d'habitants |
| Personnes nées hors des frontières de l’Union | 35 millions |
| Étrangers dans l’Union européenne | 20 millions |
| Personnes déracinées dans le monde en 2015-2016 | 65 millions |
| Demandes d’asile dans l’Union européenne en deux ans | 2,6 millions |
| Part des demandes d’asile enregistrées en Allemagne | la moitié |
La crise a révélé les difficultés de l’Union européenne à concilier la protection des personnes persécutées, la responsabilité des États de première entrée et la volonté de plusieurs gouvernements de limiter les arrivées. Elle a également transformé la migration en enjeu électoral et culturel majeur.
Le durcissement des politiques migratoires
En Europe, des pays jadis considérés comme ouverts, tel le Portugal, restreignent désormais le regroupement familial, tandis que la France multiplie les lois répressives, culminant avec la loi Darmanin en 2024, qui renforce la rétention administrative et les expulsions.
« Il y a eu une véritable inflation législative depuis le début des années 1980, puisqu'on en est à une quarantaine de lois sur l'immigration, sur l'asile, depuis le début de cette décennie, et la dernière de ces lois, ça a été la loi Darmanin, qui a été adoptée en 2024. » explique Delphine Diaz.
Cette évolution s’inscrit dans la tendance mondiale à l’uniformisation des discours anti-immigration, qu’ils visent les musulmans en Europe ou les Latino-Américains aux États-Unis.
Le durcissement des règles ne concerne donc pas seulement les contrôles aux frontières. Il modifie aussi les conditions de séjour, le regroupement familial, l’accès à l’asile, la rétention administrative et les possibilités d’éloignement. Il contribue ainsi à inscrire la présence étrangère dans un cadre de suspicion et de contrôle permanent.
Toutefois, Delphine Diaz rappelle qu’en parallèle de cette radicalisation, des mobilisations citoyennes existent encore pour défendre une vision humaniste et inclusive, comme les manifestations à Los Angeles en 2025 contre la politique migratoire du second mandat de Trump.
Le contrôle des frontières comme priorité européenne
Face aux faiblesses de la politique d'immigration et d'asile, l'Union européenne renforce ses frontières et coopère davantage avec les pays tiers pour partager la gestion des migrations.
Aujourd'hui, les migrants irréguliers qui arrivent en Grèce sont ainsi renvoyés vers la Turquie. L'Union européenne appuie également les autorités étrangères qui interceptent les migrants comme en Libye. Elle cherche aussi à faciliter le retour des sans-papiers grâce à des accords avec leurs pays d'origine.
Aujourd'hui, les enjeux liés aux migrations sont de taille. Faut-il encore renforcer la lutte contre l'immigration irrégulière ? Comment mieux accueillir ceux qui en ont besoin ?
Créé le 6 octobre 2016, le nouveau corps européen de garde-frontières et de garde-côtes doit ainsi atteindre « d'ici la fin de l'année sa pleine capacité en matière de réaction rapide et de retours », selon les termes du Conseil.
La logique européenne repose ainsi sur plusieurs instruments : le renforcement des frontières extérieures, l’interception en mer, les accords avec des pays tiers, l’accélération des retours et l’organisation de la coopération entre États membres.

Relocalisation, solidarité et résistances nationales
La Commission européenne avait proposé en 2015 un mécanisme de relocalisation en deux ans de 160 000 demandeurs d'asile et réfugiés depuis les pays en première ligne des arrivées, l'Italie et la Grèce, vers l'ensemble des Etats membres.
Le 20 octobre, le Conseil a dès lors appelé les États membres « à intensifier encore leurs efforts visant à accélérer les relocalisations, notamment pour les mineurs non accompagnés, et la mise en œuvre des programmes de réinstallation existants ».
Cette déclaration, si elle paraît claire, ne remet pourtant pas en cause la position de la Hongrie ou encore de la Slovaquie, hostiles à l'accueil de réfugiés sur leurs sols.
La réforme, attendue depuis longtemps, du régime d'asile européen commun et qui doit préciser « la manière d'appliquer à l'avenir les principes de responsabilité et de solidarité », est pour sa part renvoyée au Conseil européen de décembre prochain.
La politique des quotas semble donc avoir échoué face aux pressions du groupe de Visegrad (V4) et des populismes européens.
Le concept de « solidarité flexible », lancé par le V4, est aujourd'hui mis en place dans les faits, malgré les déclarations contraires des autorités européennes, comme celle du président du Conseil européen, le Polonais Donald Tusk.
En outre, la lutte contre l'immigration illégale reste une priorité pour l'ensemble des 28 États membres.
L’accord avec la Turquie et l’externalisation des contrôles
Le 18 mars dernier, malgré de nombreuses critiques venues des responsables politiques, des ONG et de la société civile, l'UE avait signé un accord avec Ankara qui avait permis de réduire drastiquement les arrivées sur les côtes grecques.
La Turquie s'était alors engagée à accueillir les migrants illégaux arrivés sur les côtes grecques. En échange, l'UE accueillerait le même nombre de réfugiés installés dans les camps turcs.
« Nous avons constaté que les accords avec la Turquie ont eu leur effet. »
En Méditerranée orientale, les États membres ont souligné la nécessité de « continuer à mettre en œuvre la déclaration UE-Turquie » de mars dernier, et « d'accélérer les retours depuis les îles grecques vers la Turquie ».
Ces progrès dans la mise en place de l'accord avec Ankara sont cependant conditionnés par la libéralisation du régime des visas pour les citoyens turcs, promise par les autorités européennes en échange d'un certain nombre de conditions. Parmi celles-ci, la réforme des lois antiterroristes turques, jusqu'à présent refusée par le gouvernement turc.
« Il convient de redoubler d'efforts pour endiguer les flux de migrants en situation irrégulière, en particulier en provenance d'Afrique, et pour augmenter les taux de retour », ont précisé les Vingt-Huit dans leurs conclusions relatives à l'immigration.
L'UE va ainsi renforcer sa coopération avec cinq pays jugés prioritaires : le Nigéria, le Niger, l'Ethiopie, le Sénégal et le Mali.
Federica Mogherini, haute-représentante de l'Union pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, est appelée à négocier des accords avec ces pays africains, qui pourront recevoir des financements européens conditionnés à la mise en place de politiques migratoires adaptées.
Cette stratégie semble cependant extrêmement difficile à mettre en place pour l'UE, face à des partenaires n'ayant pas les mêmes priorités, expliquait un diplomate en amont du sommet.
Une nouvelle politique européenne de l’asile
Après la publication de la Stratégie de sécurité nationale américaine, qui brandit le spectre d’un « effacement civilisationnel » de l’Europe en raison d’une immigration jugée incontrôlée, et avant l'entrée en vigueur du Pacte asile et migration, en mai prochain, la question migratoire est au centre des débats.
Nouvelles procédures d’asile, solidarité entre États-membres, mécanismes de retour, centres pour migrants : quels sont les changements en cours ? Comment les dirigeants européens tentent-ils de trouver un équilibre entre contrôle des flux migratoires et respect de l’État de droit ?
C’est dans ce contexte que le conseil des ministres de la Justice et de l'Intérieur (JAI) de l’UE a décidé le 8 décembre de mesures visant à rendre plus efficaces les procédures d’asile et à accroître la solidarité entre États membres, négociations qui s’inscrivent dans le cadre du pacte asile-migration adopté en 2024 et qui entrera en vigueur en juin prochain.
Au cours du premier semestre, 399 000 nouvelles demandes de statut de réfugié ont été déposées dans l’UE, en Suisse et en Norvège (« EU + »), soit une baisse de 23 % par rapport à 2024, l’Allemagne se situant désormais à la troisième place (70 000), devancée par la France (78 000) et l’Espagne (77 000).
| Territoire ou pays | Demandes de statut de réfugié |
|---|---|
| UE, Suisse et Norvège | 399 000 |
| Allemagne | 70 000 |
| France | 78 000 |
| Espagne | 77 000 |
| Évolution dans l’UE + par rapport à 2024 | baisse de 23 % |
Le Danemark, critiqué autrefois pour sa politique restrictive, a mis à profit sa présidence de l’UE pour convaincre les autres États membres d’adopter sa ligne de fermeté en matière d’immigration, note Politico, qui fait état du « soulagement » perceptible après l’accord intervenu au conseil JAI.
« Cet accord pourrait modifier radicalement l’avenir de l’Europe dans les années à venir », a déclaré Rasmus Stoklund, le ministre danois de l’Immigration et de l'intégration, cité par le FT, qui a conduit les négociations.
Magnus Brunner, le commissaire européen compétent pour les questions de migration, y voit « un tournant ».
La réserve de solidarité et les mécanismes de retour
Les 27 ont décidé la mise en place d’un nouveau mécanisme de répartition des demandeurs d’asile entre États membres, prévoyant un quota de relocalisations (21 000 personnes) dans le cadre d’une « réserve de solidarité » afin d’alléger la pression migratoire qui s’exerce sur certains États.
Le règlement relatif au retour a également été modifié, alors que 3 migrants sur 4 concernés par une mesure d’éloignement se maintiennent sur le territoire de l’UE.
Les personnes en séjour irrégulier se voient imposer des obligations de coopérer avec les autorités européennes.
Des « plateformes de retour » (« return hubs ») seront ouvertes dans des États tiers afin d’accueillir des étrangers déboutés du droit d’asile.
Les ministres européens ont également approuvé une liste « d’États tiers sûrs », qui autorise un examen plus rapide des demandes d’asile émanant de leurs ressortissants et des expulsions vers ces pays.
Ces dispositions devraient entrer en vigueur en juin 2026.
Le nouveau dispositif vise donc à répartir une partie de la pression migratoire tout en accélérant les procédures et les retours. Il soulève cependant une question centrale : l’efficacité administrative peut-elle être renforcée sans réduire les garanties individuelles et l’accès effectif à la protection internationale ?
Des réactions opposées au sein de l’Union
Les réactions à ces nouvelles dispositions sont très variées.
Les organisations de défense des droits de l’homme comme Amnesty international se montrent très critiques, rapporte le FT, qui note que le projet de « return hubs » n’est pas sans rappeler le projet britannique, très critiqué, d’ouverture d’un centre pour réfugiés au Rwanda.
Giorgia Meloni s’est néanmoins félicitée de constater que l’UE s’inspire des « solutions innovantes » imaginées par l’Italie en coopération avec l’Albanie, même si la FAZ observe que les centres pour migrants créés dans ce pays, dont on estime le coût annuel à 130 millions d’euros, sont pour l’essentiel vides du fait des décisions des tribunaux européens.
La présidente du Conseil italien espère qu’ils montreront leur utilité avec l’entrée en vigueur du pacte asile-migration.
D’après la FAZ, le recul du nombre d’arrivées illégales en Italie est d’abord lié aux accords migratoires conclus avec la Libye et la Tunisie.
Jusqu’à présent, l’existence d’un lien entre le migrant et l’État vers lequel il devrait être expulsé était nécessaire, ce ne sera plus le cas, déplore la Tageszeitung, quotidien alternatif berlinois, un étranger pourra être envoyé dans un pays dans lequel il n’a jamais mis les pieds.
Certains États-membres comme l’Espagne s’inquiètent de la rigueur de certaines dispositions au regard du droit humanitaire, rapporte Politico, alors que pour d’autres, elles ne vont pas assez loin.
Les autorités hongroises, en conflit depuis des années avec la Commission notamment sur ce sujet, ont clairement indiqué qu’elles n’entendaient pas mettre en œuvre les décisions du 8 décembre.
À Varsovie, en revanche, le ministre de l’Intérieur Marcin Kierwiński se montre satisfait (« pas de réfugiés, pas de compensation »).
Le règlement de Dublin et les contrôles intérieurs
Conséquence de la création du mécanisme de solidarité mis en place, dont bénéficient les pays soumis à une « forte pression migratoire », son homologue allemand Alexander Dobrindt a annoncé que l’Italie et la Grèce ont accepté ce qu’elles refusaient depuis des années, à savoir mettre en œuvre le règlement de Dublin, qui impose aux pays de première entrée dans l’UE l’examen des demandes d’asile.
Le ministre fédéral de l’Intérieur a cependant annoncé le maintien des contrôles aux frontières allemandes.
Autre point très contesté, la question de la reconnaissance mutuelle des décisions de retour, indique le site Euractiv.
Le compromis négocié prévoit un mécanisme en deux temps, les États membres ont désormais la possibilité d’exécuter directement une décision de retour prise par un autre État membre ; le caractère obligatoire de cette reconnaissance sera réexaminé dans deux ans.
La pression politique autour de l’identité européenne
La question migratoire tient une place centrale dans la nouvelle Stratégie de sécurité nationale (NSS), publiée début décembre par la Maison Blanche.
Les développements consacrés à l’Europe font écho au discours de J.D. Vance à la conférence sur la sécurité de Munich en février dernier, qui avait provoqué la stupeur de l’establishment politico-militaire présent.
L’Europe est confrontée à la perspective d’un « effacement civilisationnel » et pourrait devenir méconnaissable du fait de l’immigration et du « politiquement correct », peut-on lire dans la NSS, qui juge « plus que probable que, d’ici quelques décennies au plus, la majorité de la population de certains États-membres de l’OTAN soit non européenne » et se demande si ces pays auront alors « la même appréhension de leur place dans le monde et de leur alliance avec les États-Unis ».
Dès lors, l’objectif affiché de l’administration Trump est de « cultiver au sein des nations européennes la résistance à la trajectoire actuelle de l’Europe ».
Selon le site spécialisé Defense one, une version antérieure du projet était encore plus radicale, qui proposait de « soutenir les partis, les mouvements, les personnalités intellectuelles et culturelles qui aspirent à la souveraineté et à la préservation/restauration du mode de vie européen traditionnel tout en demeurant pro-américain ».
Ce projet recommandait d’intensifier la coopération avec certains États-membres - Autriche, Hongrie, Italie, Pologne - avec pour objectif de les « détacher » de l’UE.
La version finale est plus prudente (« L’Amérique encourage ses alliés politiques en Europe à promouvoir cette renaissance spirituelle, l’influence croissante des partis patriotiques européens donne effectivement des raisons d’un grand optimiste »).
L’entretien accordé par le président des États-Unis à Politico au lendemain de la publication de la NSS est empreint de la même approche.
Faisant l’éloge de Viktor Orbán et de Recep Tayyip Erdoğan, il juge « faibles » les dirigeants européens, tout particulièrement du fait de leur politique migratoire (« un désastre »), il fustige en particulier l’Allemagne et la Suède, ainsi que l’image donnée par Londres et Paris.
Si cette situation persiste, affirme Donald Trump - qui laisse ouverte (« it depends ») la question de la protection militaire américaine - « beaucoup de pays sur le continent ne seront plus viables ».
Le quotidien britannique y voit en réalité l’expression des craintes de l’administration Trump quant à la composition ethnique des États-Unis, dont la population devrait être majoritairement « non blanche » vers 2045, bien avant le Royaume-Uni ou l’Allemagne.
Les réponses européennes aux critiques américaines
Dans les capitales européennes, observe la FAZ, les réactions demeurent toutefois mesurées.
À Londres, en dépit des appels de l’opposition à condamner cette Stratégie, le gouvernement travailliste s’est employé à relativiser son importance, le Foreign office soulignant que « les États-Unis demeurent un allié fort, fiable et vital » et marquant son accord avec certains aspects de la NSS.
À Bruxelles, Antonio Costa, président du Conseil européen, et Ursula von der Leyen, ont dénoncé une ingérence dans les affaires internes de l’UE, la présidente de la Commission soulignant toutefois son engagement « transatlantique » et sa « très bonne relation de travail » avec le Président Trump.
En Pologne, le Premier ministre Tusk a rappelé aux « amis américains » que « l’Europe est votre plus proche alliée, et non pas votre problème », des conseillers du Président Nawrocki ont eu des consultations au Conseil national de sécurité à Washington, « première délégation européenne à avoir l’occasion de discuter des détails et des intentions derrière ce document », selon un membre de la délégation.
En Italie, on a pris note de la nouvelle stratégie américaine considérant qu’il fallait renforcer l’autonomie stratégique de l’UE, mais que le lien transatlantique demeure fondamental.
C’est d’Allemagne qu’est venue la réaction la plus forte, Friedrich Merz jugeant « inacceptables » certains éléments de la NSS et soulignant qu’il ne voyait pas « la nécessité pour les Américains de vouloir sauver la démocratie en Europe ».
Le Chancelier a estimé que les critiques de Donald Trump en matière d’immigration ne concernent pas son pays, qui a « réduit de moitié le nombre de demandes d’asile » et que le Président des États-Unis devait « reconnaître que Berlin a modifié sa politique dans un domaine qui a effectivement été un fardeau considérable pour nous ».
Immigration, identité et conflits culturels
La montée des tensions autour de l’immigration repose sur l’articulation de plusieurs dimensions : la gestion des frontières, la protection de l’asile, les transformations démographiques, la sécurité, l’identité nationale et la place des minorités dans la société.
Cette évolution s’inscrit dans la tendance mondiale à l’uniformisation des discours anti-immigration, qu’ils visent les musulmans en Europe ou les Latino-Américains aux États-Unis.
La rhétorique de l’« effacement civilisationnel » transforme une question de politique publique en affrontement sur la définition de la civilisation, de la nation et du mode de vie européen.
Selon cette lecture, l’immigration ne serait plus seulement un phénomène social ou économique : elle deviendrait un marqueur de rupture culturelle. Les débats sur les langues, les religions, les pratiques sociales et l’appartenance nationale se trouvent alors associés aux politiques de contrôle des flux.
La réactivation de thèmes anciens par les réseaux sociaux et les partis d’extrême droite renforce cette dimension. Les mobilisations paraissent spontanées mais sont en réalité coordonnées, tandis que les images de violences, de manifestations et de tensions locales circulent rapidement d’un pays à l’autre.
Il s’agit donc à la fois d’un phénomène européen et d’une série de crises nationales qui se répondent. Les situations de l’Espagne, du Royaume-Uni, du Portugal, de la France, de l’Italie, de l’Allemagne, de la Hongrie et de la Pologne diffèrent, mais elles sont réunies par une circulation des discours, des références politiques et des instruments de contrôle.
BREXIT: L’IMMIGRATION AU CŒUR DU DÉBAT
Le débat sur la Convention européenne des droits de l’homme
Parallèlement aux initiatives prises dans le cadre de l’UE, Giorgia Meloni est également à l’origine en mai dernier, conjointement avec la Première ministre danoise, d’une lettre ouverte visant à octroyer aux États signataires une plus grande marge d’interprétation dans l’application de la Convention européenne des Droits de l’homme, adoptée en 1950 par le Conseil de l’Europe, lettre à laquelle se sont associés sept autres pays européens.
« Nous voulons ouvrir un débat politique sur des conventions européennes qui remontent à plusieurs décennies afin d’aborder les grands problèmes de notre temps, en premier lieu l’immigration », explique alors Giorgia Meloni.
Le 9 décembre dernier, c’est le Premier ministre britannique qui conjointement avec Mette Frederiksen, dans une tribune publiée par le Guardian, la veille de la réunion ministérielle du Conseil de l’Europe, appelle les autres gouvernements européens à travailler à une « modernisation de l’interprétation de la Convention européenne des droits de l’homme afin qu’elle reflète les défis du XXIe siècle ».
« Si les gouvernements responsables ne prennent pas en compte les préoccupations légitimes de leurs citoyens, les populistes gagneront », avertissent les deux dirigeants.
À Strasbourg, le 10 décembre, après un vif débat, ce travail de réinterprétation a été engagé, rapporte Euractiv, les ministres représentant les 46 États membres du Conseil de l’Europe « ont appelé à élaborer une déclaration politique sur les questions liées aux migrations et à la Convention européenne des droits de l’homme », ce qui, explique Euractiv, ouvre la voie à une interprétation plus flexible des textes.
Cette déclaration politique devrait être adoptée lors de la prochaine réunion ministérielle, organisée en mai 2026 à Chisinau.
Alain Berset, Secrétaire général du Conseil de l’Europe, refuse pour sa part de se prononcer sur une réforme de la Convention européenne des droits de l’homme, tout en soulignant qu’elle est « un instrument vivant en développement ».
Le Conseil de l’Europe est confronté aux préoccupations sécuritaires des États et à l’impératif d’assurer l’indépendance de la Cour européenne des droits de l’homme dans l’interprétation qu’elle fait de la Convention, explique le site spécialisé Verfassungsblog, qui note que la déclaration séparée, signée par 27 États membres à l’issue de la réunion ministérielle, traduit l’affirmation d’une ligne plus dure et les divisions internes au Conseil.
Des États importants comme l’Allemagne, l’Espagne et la France ne se sont pas toutefois associés à cette initiative, relève le Guardian qui donne la parole au commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe.
Michael O’Flaherty met en garde contre des simplifications dans ce débat et contre les « fausses attentes » suscitées par une réforme de la Convention européenne des droits de l’homme.
Les droits fondamentaux face au contrôle migratoire
Le débat sur l’immigration oppose ainsi deux exigences que les institutions européennes tentent de faire coexister : le contrôle des flux migratoires et le respect de l’État de droit.
Les procédures accélérées, les retours vers des États tiers, les centres pour migrants, la reconnaissance mutuelle des décisions d’éloignement et la liste des « États tiers sûrs » sont présentés comme des moyens de rendre la politique européenne plus efficace.
Les critiques portent sur les risques de renvoi vers des pays où les personnes concernées n’ont jamais vécu, sur les conditions d’accueil dans les pays tiers, sur l’indépendance des tribunaux et sur la possibilité réelle de faire examiner une demande d’asile.
Contrairement à ce que prétend la NSS, écrit cet ancien membre du tribunal constitutionnel de Karlsruhe, « ce n’est pas le maintien, mais l’abandon des institutions européennes en charge de la protection des droits universels de l’homme qui menace l’Europe de déclin civilisationnel ».
L’apparition en Europe et en Allemagne de la critique américaine des droits de l’homme n’était qu’une question de temps, déplore le juriste Andreas Paulus.
Les mobilisations citoyennes qui défendent une vision humaniste et inclusive montrent toutefois que le débat culturel n’est pas entièrement dominé par la fermeture et la stigmatisation. Elles font face à une radicalisation politique, mais elles continuent de contester l’idée selon laquelle la protection des droits et l’accueil seraient incompatibles avec la sécurité.
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