Les émigrés de la Commune à Jersey

Île anglo-normande entre la France et l’Angleterre, Jersey a été le refuge de communards fuyant la France. La communauté, il est vrai peu nombreuse, est rarement mentionnée. Pourtant, elle perpétue une tradition.

La proximité géographique et linguistique de Jersey est l’autre raison de son attractivité. L’île située au large du Cotentin, à seulement 30 km des côtes françaises, est encore largement francophone, bien que dépendante de la Couronne britannique.

Carte de Jersey entre France et Angleterre

Une île d’accueil pour les exilés français

Aussi, le bailliage de Jersey accueille-t-il depuis le XVIe siècle des réfugiés religieux et politiques français : les huguenots, les nobles émigrés de la Révolution.

Jersey a reçu son lot d’expatriés français. Il y eut d’abord des Huguenots ; puis des nobles dont plusieurs centaines de familles appartenant à la noblesse bretonne ; enfin des républicains dont le plus célèbre est Victor Hugo établi sur Guernesey.

La dernière vague est celle des hommes de 1848 qui ont fui la répression consécutive au coup d’État de 1851. Environ cent exilés français ont rejoint l’île anglo-normande, seul « lieu de villégiature forcée non urbain » avec Guernesey, selon l’historienne Sylvie Aprile.

En 1848 c’est 2000 républicains qui arrivent, et encore 2000 en 1852.

Puis vinrent les ordres religieux persécutés : jésuites, oblats, compagnons de Jésus, et l’ordre breton des Frères de Lamennais.

Jersey fut aussi un havre d’asile pour les insoumis au service militaire, surtout sous le Second Empire.

Le français fut langue officielle avec l’anglais jusqu’en 1939.

Une autonomie ancienne et une situation particulière

Avant la conquête de la Gaule par les Romains, ces îles faisaient partie du territoire des Unelles du Cotentin, qui eux-mêmes faisaient partie de la confédération armoricaine ; ils étaient alliés des Vénètes et prirent part à leur insurrection.

Les îles furent rattachées au royaume breton sous son roi Nominoé en 846 puis furent rattachées à la Normandie par Guillaume Longue-Épée vers 933.

Les îles anglo-normandes firent donc partie de la Grande-Bretagne dès 1066, bien avant le Pays de Galles en 1282 et bien avant l’Écosse en 1707.

À noter que dès 1215, un décret royal accordait aux îles anglo-normandes une très large autonomie. Une démarche judicieuse des rois d’Angleterre qui, sans doute par là, empêchèrent les îles de retourner au duché de Bretagne ou au royaume de France.

La reine d’Angleterre régnerait sur les îles anglo-normandes non pas en tant que reine d’Angleterre, mais en tant que duchesse de Normandie, titre qu’elle porte toujours.

Dès le XIIIe siècle, les îles ont une Cour royale ou Jurat qui acquit avec le temps des pouvoirs législatifs similaires, en quelque sorte, à ceux des États de Bretagne. Les jurats étaient sous la supervision directe du roi ou de la reine.

Autrement dit, seul le roi y était reconnu, mais pas le gouvernement de Westminster. Le roi et son Privy Council faisaient office de juridiction d’appel.

Au milieu du XIXe siècle, le pouvoir législatif est institutionnalisé : ce sont les États, les States, avec prérogative sur le budget et les lois. Les États sont mixtes, avec des membres élus et des membres nommés par le roi.

Victor Hugo, Pierre Leroux et les proscrits du Deux-Décembre

Dans l’entourage de Victor Hugo et de Pierre Leroux, les proscrits du Deux-Décembre ont constitué à Jersey un foyer littéraire et politique renommé, loin des querelles de Londres.

L’écrivain réunit dans sa résidence de Marine Terrace un aréopage de journalistes, de médecins et d’artistes, parmi lesquels Auguste Vacquerie et Jules Allix.

Les soirées y sont fameuses et Victor Hugo y rédige son recueil de poèmes, Les Châtiments (1856).

Seulement, il est contraint de gagner Guernesey en 1855 à la suite du « coup d’État de Jersey ».

Une protestation collective dans la presse contre une mesure d’expulsion l’oblige en effet, comme une trentaine de proscrits, à quitter l’île à la demande du gouvernement anglais.

Le socialiste Pierre Leroux est certes moins entouré. Mais, avec ses deux frères, ses deux gendres et plusieurs disciples, il fonde une colonie égalitaire à Samarez, non loin de Saint-Hélier.

Du reste, l’opposition politique renaît avec la Commune révolutionnaire, une société secrète née à Londres.

Une communauté internationale de révolutionnaires

Mais surtout, l’hebdomadaire dirigé par Charles Ribeyrolles, L’Homme, journal de la démocratie universelle (1853-1856), acquiert une grande réputation dans les milieux de l’exil.

Il accueille notamment des proscrits étrangers, réfugiés en France après l’échec des révolutions européennes de 1848, et expulsés à la suite du coup d’État du 2 décembre, parmi lesquels Alexandre Herzen et Arnold Ruge.

Ils forment, avec les militants français, une « communauté internationale de révolutionnaires », à l’origine de la Première Internationale.

Les trois délégués de Jersey, dont Eugène Alavoine, s’activent dans la presse et la vie locale.

Se côtoient ainsi, dans la loge maçonnique qu’il fonde en 1864, proscrits de l’Empire et Jersiais.

Portraits de proscrits français à Jersey

L’arrivée des communards en 1871

La répression versaillaise pousse hors de France, à l’été 1871, les survivants de la Commune qui ont échappé à l’arrestation.

À Jersey, une figure de la proscription locale, Eugène Alavoine, et son ami, l’avocat jersiais Philippe Baudains, proposent de les accueillir.

À la tête de la loge maçonnique de Saint-Hélier, Les Amis de l’Avenir, ils organisent la venue et l’installation des nouveaux migrants.

Revenu à Paris au début du Siège, Alavoine est de retour après un grave accident en ballon, alors qu’il venait d’être nommé vice-consul de l’île par Gambetta.

Pour son rôle envers les communards, il sera même « soupçonné d’avoir fait transmettre des passeports à des fugitifs ».

La circulation et le contrôle des migrants dans la région sont d’ailleurs à la charge des préfets de la Manche et des Côtes-du-Nord, qui exercent une surveillance étroite.

D’après un rapport de police de 1872, il y aurait « une centaine de communards que l’on dit très dangereux, et à la tête desquels se trouve Bergeret ».

Deux listes nominatives de réfugiés identifient plus précisément une trentaine d’individus, sans compter les familles.

Les groupes de réfugiés communards

Dans cette petite communauté, formée d’« obscurs de la Commune », ressortent deux groupes qui ont pu servir de filières migratoires.

Les officiers fédérés autour de Jules Bergeret

D’un côté, un groupe d’officiers fédérés blanquistes, ou proches de la mouvance, s’est formé autour de l’ex-général Jules Bergeret.

Ancien sergent dans l’armée devenu typographe, il a été élu de la Commune et surtout un des chefs militaires de l’attaque ratée du 3 avril contre Versailles.

À Jersey, il est accompagné de membres de son état-major, Auguste Gandin et Henry Prodhomme, et par des hauts gradés, le colonel Émile Gois et le chef de légion Raoul Du Bisson.

S’ajoutent à cette liste des civils en poste sous la Commune, le docteur Joseph Rousselle, directeur général des ambulances, ou Édouard Replan, caissier de la Préfecture de police.

Les journalistes de la Commune

De l’autre, une poignée de journalistes gagne aussi l’île de la Manche.

Ils ont participé à la presse communarde, sans affiliation politique particulière.

Eugène Chatelain a animé plusieurs journaux, alors que Gesner Rafina et Henry Maret sont des anciens du Mot d’Ordre d’Henri Rochefort.

À ce groupe peut être associé le publiciste Émile Leverdays, auteur de brochures politiques pendant le Siège.

Vivre à Jersey après l’exil

Concernant la situation des exilés à Jersey, il est difficile encore d’avoir une vue d’ensemble.

Bien que facilement assimilés aux habitants francophones, les anciens de la Commune n’ont pas eu des conditions de vie simples.

Comme ailleurs en exil, la reconversion professionnelle a souvent été la règle.

Eugène Chatelain s’improvise médecin, « pratiquant avec succès la méthode de Raspail ».

Il se fait aussi poète de l’exil à Jersey, où « il fit son petit Victor Hugo », selon Le Gaulois du 27 juin 1895.

Ouvriers du livre, Jules Bergeret et Jules Lacolley montent un atelier de photographie à Saint-Hélier, avec l’aide de Nadar, qui se rend sur l’île après avoir caché à Paris l’ex-général.

La proximité géographique facilite de même le regroupement familial.

Rejoint par sa mère fortunée, Lacolley offre l’asile aux nouveaux migrants.

D’autres exilés vivent avec femme et enfants, comme le docteur Rousselle et Auguste Gandin ; certains même fondent une famille.

La Société des républicains socialistes de Jersey

Peu après la naissance d’une société de réfugiés à Londres, Eugène Alavoine fonde en juin 1872 la Société des républicains socialistes de Jersey.

À la fois groupe politique et d’entraide, elle entend rassembler la nouvelle génération ayant fui la répression versaillaise.

Pour autant, la presse reste la principale activité militante des proscrits de l’île.

Plusieurs exilés participent ainsi à la presse jersiaise francophone.

D’autres encore, Alavoine et Rafina notamment, grâce à la proximité des côtes normandes, gardent des liens étroits avec la France, en collaborant à l’hebdomadaire de la Manche, Le Granvillais.

Le journal est décrit par Le Figaro du 26 juin 1873 comme un « petit journal rouge [...] rédigé, quand il est rédigé, par des exilés, des communards de Jersey ».

Aussi, seule presse d’exil sur l’île, La Lanterne magique (1869-1872) de Benjamin Colin, un proscrit de 1851, accueille-t-elle les communards.

Une imprimerie et presse militante au XIXe siècle

Le conflit autour de La Lanterne magique

Le journal satirique est cependant à l’origine d’un conflit, à l’été 1872, qui déchire la proscription.

L’affaire est née d’un article de Gesner Rafina.

S’estimant offensé, Auguste Gandin agresse le propriétaire du journal, qui porte plainte devant la Cour royale de Jersey.

L’affaire, par ses divisions et le repli individuel qui s’ensuit, a sans doute précipité le déclin de la colonie française.

La mort, à l’été 1873, d’Eugène Alavoine, figure centrale de l’exil jersiais, marque en tout cas la fin d’une poque.

Pour preuve, la loge qu’il a fondée et qui a initié Bergeret et Lacolley est mise en sommeil vers 1874, faute d’activité.

Les départs vers Londres, la Belgique et les États-Unis

Le délitement des liens, la précarité des situations et l’attrait de Londres ont poussé visiblement les réfugiés à quitter l’île.

En l’absence d’une littérature d’exil spécifique à l’île, il est réellement difficile de saisir leurs motivations.

La première vague de départs est précoce, parfois directement liée au conflit.

Jersey, pour certains, n’a été qu’un lieu de passage.

La seconde vague, plus forte, débute après 1875.

La plupart des proscrits gagnent Londres, où se côtoient les principaux cadres de la Commune dans un réseau d’entraide actif.

Beaucoup s’y installent durablement, comme Chatelain ou Gois, qui signe en juin 1874 la brochure blanquiste de la Commune révolutionnaire, Aux Communeux.

D’autres au contraire n’y restent pas.

Henry Prodhomme rejoint avec sa femme, en 1875, la Belgique, où il devient ingénieur.

Bergeret quitte aussi l’Angleterre pour les États-Unis, où il meurt dans la misère en 1905.

Une minorité encore, notamment les protagonistes de l’affaire, quitte Jersey pour s’éloigner de la proscription communarde.

Les derniers arrivants et le déclin de la colonie

Après ces départs en nombre, la colonie française s’est réduite d’autant plus qu’elle se renouvelle difficilement.

Les vagues de migration sont rares.

Jersey devient un refuge tardif, en 1876-1877, pour deux anciens fédérés, Charles Poirier, maçon de métier, et Gabriel Ledoyen, arrivé de déportation en Nouvelle-Calédonie après une remise de peine.

S’exilent en outre des journalistes inquiétés par l’Ordre moral, comme le raconte, dans Le Radical du 11 novembre 1884, G. Lefèvre, qui fut accueilli, après la crise politique du 16 mai 1877, par Jules Lacolley.

L’île de la Manche devient enfin un lieu de villégiature pour des communards réfugiés à Londres.

Concurrencé par Londres, Jersey a été un lieu d’exil secondaire pour les communards.

Divisés, ils ont échoué à préserver le foyer culturel et politique né avec la proscription de l’Empire.

L’influence communarde persiste néanmoins un temps.

L’immigration bretonne et agricole à Jersey

L’immigration la plus importante vers Jersey est l’immigration agricole entre 1850 et 1950.

La spécialisation de Jersey dans la production agricole requérant une importante main-d’œuvre saisonnière attira de nombreux Bretons qui souvent finirent par rester sur l’île.

Ce sont les Bretons des Côtes-du-Nord, aujourd’hui Côtes-d’Armor, qui affluent le plus à Jersey, mais aussi ceux du Morbihan.

En fait, tout le centre de la Bretagne est concerné.

La première ville d’origine aurait été Pontivy et la deuxième Guingamp.

D’après Monteil, la population des Côtes-d’Armor diminua de 18 % entre 1866 et 1946.

Entre 1914 et 1925, 70 % de tous les passeports délivrés par la préfecture des Côtes-du-Nord sont destinés à Jersey.

En 1924, c’est 87 %.

Jersey faisait partie des destinations des Bretons qui émigrent alors en masse vers Paris, le Canada, le reste de la France et Jersey.

La Bretagne était d’ailleurs à la merci des famines comme en Irlande, puisque la mauvaise récolte de 1847 aurait entraîné la mort de 20 000 personnes.

Le travail saisonnier et l’installation des Bretons

À Jersey, la vie n’était pas vraiment plus facile.

Le travail, essentiellement le ramassage des pommes de terre, était extrêmement dur.

Il fallait travailler au moins 56 heures par semaine.

Les conditions de logement étaient très rudimentaires.

On dormait souvent à même le sol et l’on devait faire sa cuisine sur un feu de camp.

Certains pourtant décidaient de rester.

Les Bretons et les Normands qui se rendaient à Jersey partaient officiellement pour les 6 à 7 semaines de la saison des pommes de terre primeurs.

Si les plus entreprenants d’entre eux trouvaient aussi du travail pour l’été et l’automne avec les foins ou la récolte des tomates, puis pour l’hiver pour s’occuper du bétail, ils pouvaient ensuite régulariser leur situation en demandant un visa au consulat de Saint-Hélier.

La spécialisation agricole de l’île a donc produit des trajectoires différentes : certains travailleurs demeuraient saisonniers, tandis que d’autres prolongeaient leur présence et finissaient par s’établir.

Langues, religion et intégration

Un certain nombre de descendants de travailleurs agricoles bretons établis à Jersey connaissent le breton et sont en fait trilingues ou bilingues, breton-anglais, du fait que leurs parents venaient de villages brittophones du centre de la Bretagne.

Aucune association culturelle de Bretons ou de Français en général ne semble avoir existé à Jersey.

Un curé, le père Herménégilde Cadouellan, a pourtant tenté d’organiser les Bretons.

L’architecte breton Pierre Lemoine, installé depuis très longtemps à Jersey et président actuel de la Société Jersiaise de Bienfaisance, a aussi tenté de construire un foyer breton, mais les autorités s’y opposèrent.

Malgré un racisme rampant contre les travailleurs agricoles français, Michel Monteil rapporte la rapidité avec laquelle les Français, Bretons ou Normands, se sont intégrés dans la population jersiaise.

Le phénomène est assez similaire à celui des Français de Californie qui, à la deuxième génération, devenaient Californiens.

À Jersey comme en Californie, bien souvent la France ne représente plus, dès la seconde génération, que la célébration du 14 juillet.

On est français un soir par an, comme les Chicanos sont mexicains le Cinco de Mayo.

Le livre est riche en analyses sur l’identité et ce qui fait l’identité, avec des sections comme « identité et insularité », « intégration et religion », « assimilation et langue », « anonymat », « ruraux et urbains », etc.

L’auteur explique l’assimilation rapide des Bretons par la superficialité de leur identité française, mais aussi par la précarité de leur situation économique, les poussant à vouloir l’intégration pour bénéficier de ses avantages sur ce plan.

On peut conclure qu’un Breton arrivant à Jersey ou dans la Beauce passait par les mêmes processus, l’un pour devenir sujet de Sa Majesté, l’autre citoyen français à part entière.

Repères sur les migrations françaises à Jersey

PériodeMigration ou événement
Depuis le XVIe siècleAccueil de réfugiés religieux et politiques français
1848Arrivée de 2000 républicains
1852Arrivée de 2000 républicains
1853-1856L’Homme, journal de la démocratie universelle
1864Fondation de la loge maçonnique
Été 1871Arrivée de survivants de la Commune
Juin 1872Fondation de la Société des républicains socialistes de Jersey
Été 1872Conflit autour de La Lanterne magique
Été 1873Mort d’Eugène Alavoine
Vers 1874Mise en sommeil de la loge
Après 1875Seconde vague de départs vers Londres
1876-1877Arrivée tardive de Charles Poirier et Gabriel Ledoyen

Une histoire d’exil et d’émigration

L’histoire de Jersey associe ainsi plusieurs formes de mobilité française : refuge politique, proscription, migration saisonnière et installation familiale.

La communauté communarde s’est inscrite dans un espace déjà marqué par l’arrivée de réfugiés français et par les échanges constants avec les côtes normandes et bretonnes.

La proximité de l’île a facilité les passages, les regroupements familiaux, les collaborations de presse et les relations avec la France.

Mais cette même communauté est restée fragile, dépendante des possibilités de travail, des liens politiques et de l’attraction exercée par Londres.

L’émigration française vers Jersey 1850-1950 de Michel Monteil, publié par les Publications de l’Université de Provence en 2005, compte 300 pages.

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