Femmes en cuisine

« Ce jour, nous étions 2 femmes tchétchènes, une femme srilankaise et moi pour cuisiner et manger ensemble. Ce temps avait été prévu, et chacune devait informer sa famille que cette activité pouvait durer une journée entière. Nous avons été faire les courses, cuisiner ensemble… et il était juste temps de passer ensemble à table, quand le mari d’une des femmes tchétchènes a brusquement frappé au carreau de la fenêtre exigeant que sa femme rentre immédiatement pour lui faire son repas.

L’autre femme tchétchène, gênée s’est re-voilée et je me suis approchée de la vitre pour parler au mari et lui dire que ce n’était pas possible. J’étais très en colère de cette irruption que j’ai ressenti être une intrusion. J’avais le sentiment à ce moment de devoir défendre l’intégralité et l’intégrité de la femme. Mon échange avec cet homme a été vif. Seulement, sa femme s’est approchée de moi et m’a arrêtée en me disant que je n’avais pas le droit de dire ça et qu’elle, en tant que femme, devait partir pour cuisiner pour son mari.

J’ai été sidérée. Cet événement a été le début d’un travail de réflexion sur mes propres projections. »

Analyse du cas

Narratrice
  • Femme
  • 30 ans environ
  • Française
  • Éducatrice en CADA (Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile)
Autres personnes

La femme :

  • 25 ans environ
  • Origine tchétchène
  • Voilée

Le mari :

  • 30 ans environ
  • Origine tchétchène

Autres participantes :

  • Une femme tchétchène voilée
  • Une femme sri-lankaise
Qu'est-ce qui les rapproche ?

Les femmes de l’atelier :

  • Âge : Trentaine d’années
  • Genre : Femmes (narratrice et femme du couple)
Qu'est-ce qui les sépare ?

La narratrice et l’homme : 

  • Genre : Femme VS Homme

La narratrice et les autres personnes : 

  • Nationalité : Française VS Tchétchène
  • Position hiérarchique : Éducatrice VS Personnes accompagnées
Contexte physique

La scène se déroule pendant un atelier cuisine organisé par la narratrice dans le sous-sol du CADA, qui comporte une petite fenêtre. La narratrice et 3 femmes sont présentes.

Contexte social, psychologique

Première activité organisée par le CADA à l’initiative de la narratrice. Activité permettant aux femmes du CADA de passer un moment d’échange et de partage à travers la cuisine, en petit groupe.

La narratrice était la seule représentante du CADA. Les participantes parlaient peu français. La narratrice et la femme tchétchène se connaissaient. La narratrice l’a invitée car elle s’est rendue compte que celle-ci ne sortait pas trop et restait souvent chez elle.

La narratrice a fait le choix de proposer un atelier non mixte et le mari avait été prévenu de l’atelier.

Réaction au choc / Sentiments vécus
  • Colère: « J’étais très en colère de cette irruption que j’ai ressenti être une intrusion »
  • Sidération : « J’ai été sidérée » (par rapport à la réaction de la femme).
  • Impuissance : « après la colère c’est de l’impuissance »
  • Déception : L’atelier était une démarche de la part de la narratrice dans le but de répondre aux besoins des femmes. Or, la femme s’en va avant la fin de l’atelier, ce qui déçoit la narratrice.
  • Incompréhension / Perte de repères : « J’ai du mal, je ne comprends pas. Je lui (l’autre femme tchétchène) ai demandé de m’expliquer la situation parce que je ne comprends pas », « Cette situation m’a vraiment perdu dans ce qu’imaginais »

Exploration du cadre de référence de la narratrice

Partie haute de l'iceberg
  • Atelier de cuisine au CADA
  • Irruption du mari
  • Une femme part
  • Intervention de la femme tchétchène
Partie basse de l'iceberg
  • Respect - politesse

     

    La narratrice dit : « J’étais très en colère de cette irruption que j’ai ressenti être une intrusion ». En effet, l’intervention soudaine du mari lors de l’atelier vient toucher la valeur de respect de la narratrice. Selon elle, interrompre une activité sans même s’excuser est irrespectueux et impoli. De plus, lorsqu’elle explique au mari qu’elles sont en en plein atelier et qu’il ne faut pas les déranger, celui-ci se permet d’hausser le ton contre elle. Cette situation choque la narratrice, d’autant plus que la femme quitte l’activité qu’elle avait préparé pour elle et les autres participantes.

  • Egalité - Genre - Liberté - Féminisme

     

    Dans cet incident la narratrice explique : « le mari d’une des femmes tchétchènes a brusquement frappé au carreau de la fenêtre exigeant que sa femme rentre immédiatement pour lui faire son repas. ». Selon la narratrice, les besoins du mari ne devraient pas passer avant ceux de sa femme, d’autant plus qu’ils ne sont pas urgents et qu’il pourrait les résoudre lui-même. Elle ne comprend pas que le mari ne laisse pas sa femme profiter d’un moment convivial, de partage et d’échange, et qu’il se permette de venir interrompre cela. Selon elle, elle devrait être libre de faire des activités personnelles sans que son mari n’ait son mot à dire. Pour la narratrice, la femme et l’homme au sein d’un couple doivent tous deux avoir leurs moments personnels de plaisir et d’intimité. Cela vient donc heurter les valeurs d’égalité de genre, de liberté et d’intimité de la narratrice.

  • reconnaissance - responsabilité

     

    Dans cet incident, on comprend que la narratrice a pris du temps aussi bien personnel que professionnel pour la préparation de cette activité. Elle dit : « Ce temps avait été prévu, et chacune devait informer sa famille que cette activité pouvait durer une journée entière ». Le fait que la femme s’en aille en plein milieu de l’activité pour aller faire à manger à son mari (besoin non-urgent selon la narratrice) et qu’elle n’ait aucun soutien des autres participantes vient directement heurter la valeur de reconnaissance professionnelle de la narratrice. En effet, face à la non-réaction des participantes, la narratrice remet en cause l’utilité de son activité qui semble ne pas être adaptée au contexte.

    De plus, la narratrice est choquée en tant que femme par l’injonction du mari et le fait que sa femme s’exécute immédiatement. Elle explique : « J’avais le sentiment à ce moment de devoir défendre l’intégralité et l’intégrité de la Femme ». Ici, la narratrice est heurtée dans sa valeur de responsabilité dans la défense de la personne qu’elle accompagne et des droits des femmes.

Exploration du cadre de référence des personnes représentant l'altérité - Le couple tchétchène

Partie haute de l'iceberg
  • Atelier de cuisine
  • Interruption
  • Intervention de la narratrice
  • Intervention de la femme tchétchène
Partie basse de l'iceberg
  • Famille - Genre - Respect - Liberté

     

    Le couple semble partager un code commun partagé entre eux, qui explique que le mari puisse interrompre l’activité de sa femme pour qu’elle vienne lui faire à manger, ce qu’elle accepte immédiatement.

    Suite à l’intervention de la narratrice, le mari a pris la parole pour montrer son désaccord. Sa femme a réagit en disant qu’effectivement, cette décision leur appartient et les concerne.

    Le couple aimerait que la narratrice respecte leurs décisions. Et quelles que soient les raisons, il semblerait que le couple ne ressente pas le besoin de se justifier auprès de la narratrice.

    Par ailleurs, selon la narratrice, le mari ne semblait pas accepter que sa femme sorte avec des personnes extérieures à la communauté tchétchène (« il avait peur que sa femme aille voir d’autres communautés »), ce qui pourrait aussi expliquer l’interruption de l’activité.

    Chez le couple, les rôles de genre semblent donc bien définis et pratiqués.

Conclusion - Marge de négociation

Valeurs communes

Liberté – Genre – Respect

Explications

Narratrice

Pour la narratrice, l’intervention du mari et le fait que la femme quitte l’activité sont un manque de respect. Par ailleurs, l’injonction du mari auprès de sa femme est évalué par la narratrice comme un contrôle déplacé de l’homme sur la femme, qui empêche la participante de profiter de l’atelier.

Personnes représentant l'altérité (le couple)

Il est possible que pour le couple, la narratrice n’ait pas à intervenir quant à leur vie privée : elle devrait respecter leur relation (mari et femme) – en particulier dans l’espace public et en présence d’autres personnes.

Marge de négociation

Dans cet incident, il pourrait être important d’améliorer la communication à propos des ateliers, de manière à ce que tout le monde connaisse les horaires afin d’éviter toute interruption. Il serait intéressant que la narratrice explique clairement les règles et le cadre de chaque atelier dès le début, et qu’elle demande aux participantes de la prévenir si elles risquent d’avoir un imprévu.

La valeur centrale de cet incident est celle du genre. La narratrice est agacée par le fait que l’homme intervienne dans son atelier, pensé en non mixité. L’intrusion du mari vient ébranler tout ce que cet espace représente pour la formatrice, qui a fait un effort pour ouvrir et maintenir un espace accueillant et de liberté. Cette intrusion vient violenter tout ce que cet espace représente. Ce choc est vécu à la fois comme un non-respect vis-à-vis de la narratrice mais aussi au regard du travail fourni pour penser, créer et animer cet atelier.

Cette situation où la narratrice est confronté.e à un système de valeurs opposé au sien, peut nous éclairer sur certain réflexes interculturels à adopter : dont la flexibilité et la co-construction du cadre et des règles pour ne pas heurter trop violemment les identités en jeu. 

Si vous considérez que les femmes que vous accompagnez sont en danger (on ne sait pas si c’est le cas ici), n’hésitez pas à contacter le 3919 (Violences femmes info)