Les années de plomb en Italie : violence politique, immigration et mémoire européenne

Les années de plomb sont un moment de la guerre froide qui a durablement marqué l’Italie dans son mode de gouvernance actuel au sein de l’Europe.

De la fin des années 1960 au début des années 1980, l’Italie fut confrontée à une violence politique exceptionnelle qui se singularise, en Europe, par son intensité, sa durée et sa double matrice idéologique.

Les prémices politiques de la crise italienne

Pour mieux comprendre cette période de l’histoire italienne, il est intéressant de revenir aux prémices de ses enjeux socio-politiques avec l’établissement de la République italienne en 1946.

Sur fond de commencement de guerre froide, ce changement de régime politique permet d’apaiser les tensions entre pro-soviétiques et pro-américains.

Les dés sont jetés : l’acception du plan Marshall en 1947 et l’élection du parti de la Démocratie chrétienne (DC) d’Alcide de Gasperi à la tête du pays montrent une coopération entière envers les États-Unis dont l’influence se répercute fatalement sur les politiques italiennes.

Une véritable peur anticommuniste provoque alors des tensions au sein du Parti Communiste Italien (PCI) d’Enrico Berlinguer, notamment après la répression d’ex-partisans ayant commis des crimes durant la Seconde Guerre mondiale.

Pour ce faire, le gouvernement peut compter sur les services secrets américains, qui par l’opération Gladio, recrutent d’anciens militants et combattants de la république de Salò (République fantoche fasciste) pour réprimer les partisans de gauche.

De son côté, l’État italien, aligné avec les États-Unis dans la lutte contre le communisme, ferme les yeux sur la terreur perpétrée par l’extrême droite et favorise l’émergence d’un État autoritaire.

Une période de violence politique exceptionnelle

Le succès de l’expression « années de plomb », en référence au film de Margarethe von Trotta, tient sans doute à son imprécision tant il semble difficile de s’accorder sur un récit, une chronologie et même une terminologie permettant de caractériser ces événements.

Cette période qui s’étend des années 60 au début des années 80, ensanglantée par près de 400 morts et 2000 blessés, avec le point d’orgue de l’assassinat du leader démocrate-chrétien Aldo Moro en 1978.

Les années 60 au début des années 80 ont été marquées par près de 400 morts et 2000 blessés.

Le dernier homicide des Nouvelles Brigades rouges date de 2002.

Événement ou périodeDonnée
Début de la période de violenceFin des années 60
Massacre de Piazza Fontana1969, 16 morts
Assassinat d’Aldo Moro1978
Massacre de la gare de BologneAoût 1980, 85 morts
Dernier homicide des Nouvelles Brigades rouges2002

La « période rouge de deux ans » marque le sommet des tensions entre néo-fascistes et l’extrême gauche avec l’attaque de la Piazza Fontana (1969) à Milan tuant 16 personnes.

Le 12 décembre 1969, cinq bombes explosent en Italie, à Milan et à Rome.

Trois visent des établissements bancaires, les deux autres des symboles de l’Etat : l’Hôtel de la Patrie et le Musée du Risorgimento dans la capitale.

Le bilan est lourd.

A Milan : 17 morts et 80 blessés ; à Rome : 13 blessés.

Le massacre de la Piazza Fontana s’inscrit dans une série d’attentats liés à la « stratégie des tensions » menée par l’extrême droite pour semer la terreur et accuser les anarchistes à leur place.

Attentat de Piazza Fontana à Milan

La stratégie de la tension et le terrorisme noir

À l’extrême droite, la violence est l’héritage direct de la culture politique fasciste.

Elle est le fait de groupuscules radicaux comme Ordine Nuovo, Avanguardia Nazionale ou les Noyaux armés révolutionnaires, qui renouent avec la tradition squadriste organisant de véritables expéditions punitives contre leurs adversaires politiques.

Dans leurs rangs apparaissent les partisans de la stratégie de la tension.

Leur but : par des attentats à la bombe, provoquer la peur et l’avènement d’un pouvoir autoritaire.

Il en résulte une succession de carnages, du massacre inaugural de Piazza Fontana, à Milan en décembre 1969 (16 morts) à celui de la gare de Bologne, en août 1980 (85 morts), le plus meurtrier.

Avant que la locution « années de plomb » ne s’impose, on parlait en Italie de la « stratégie de la tension ».

À savoir le fait qu’une partie des services secrets militaires italiens s’est montrée très conciliante avec les groupes terroristes d’extrême-droite, voire les a aidés à réaliser certains de leurs attentats.

Le but était d’instaurer un climat de peur permanente, pour que l’opinion publique accueille favorablement la mise en place d’un régime autoritaire.

Jusqu’à la fin des années 1980, les attentats se multiplieront, faisant près de 360 victimes, désormais attribuées à l’extrême gauche comme à l’extrême droite.

Brigades rouges (BR) d’un côté ; services secrets, loge maçonnique P2 et Mafia de l’autre.

Les seconds, redoutant ce scénario, sont près, en provoquant la terreur, à prendre le risque d’installer un Etat fort.

Carte des attentats des années de plomb

Les contestations sociales et la radicalisation de l’extrême gauche

Au même moment, les contestations pleuvent au sein de la classe ouvrière et ainsi que chez les étudiants.

Le long Sessantoto (l’équivalent italien de notre Mai 68), commencé dès l’automne 1967, moins achevé qu’ailleurs, plus tardif, a laissé des frustrations.

Le Parti communiste italien (PCI), de concert avec la Démocratie chrétienne (DC) et l’Eglise, a étouffé la contestation, au mieux des intérêts de chacun.

Tout ce qui se passe dans la Péninsule regarde le monde.

Les États-Unis ont fait de l’Italie la dernière frontière avant les pays de l’Est.

Il manque juste une étincelle pour faire exploser ces frustrations et toute cette paranoïa, accumulée comme une nappe de gaz souterraine.

À l’extrême gauche aussi, une logique de radicalisation est à l’oeuvre.

À la fin des années 1960, plusieurs formations nouvellement créées - comme Potere Operaio ou Lotta Continua -, prétendent revenir aux sources de la pensée marxiste-léniniste tout en s’inspirant des guerres anticoloniales ou des luttes révolutionnaires d’Amérique latine.

Elles contestent l’évolution réformiste du PCI et sont portées par un vaste et pacifique mouvement social, de la contestation étudiante de 1967 et 1968 aux luttes ouvrières de « l’automne chaud » de 1969 où un million et demi de grévistes fut recensé.

Pour ces militants, dont une fraction seulement rejoindra la lutte armée, la violence n’est pas seulement une perspective théorique, corollaire du mythe du « grand soir ».

Certains en ont fait l’expérience dans les services d’ordre des manifestations, contre la police ou l’extrême droite.

Dans un contexte de grande pauvreté en Italie, tant les tenants de l’ordre fasciste que les groupes de gauche renforcent leur service d’ordre armé.

Face à la répression, la lutte armée s’organise au sein de la gauche avec la naissance des Brigades rouges en 1970.

Au début des années 1970 se forment les premiers groupes armées comme les GAP de Feltrinelli ou les Brigades rouges créées par Curcio et Franceschini.

Une deuxième vague de création de groupes armés apparaît au milieu de la décennie, tandis qu’une puissante contestation de la jeunesse, se développe en 1977.

Les Brigades rouges et la propagande armée

Ce groupe d’extrême gauche revendique une lutte armée contre l’État considéré à l’origine des maux de la société italienne.

Concrètement, ils souhaitent mettre fin au compromis historique et dénoncer la violence d’État.

D’abord cantonné à des actions de propagande dans le milieu ouvrier, le mouvement se radicalise avec cet enlèvement qui secoue toute l’Italie.

Les premières actions des Brigades rouges prennent pour cible des militants du MSI ou des cadres d’entreprise : en mars 1972, un dirigeant de la Siet-Siemens est enlevé, photographié puis libéré entre deux P. 38 flanqué d’un écriteau programmatique : « En frapper un pour en éduquer cent ».

Par la suite, les BR déplacent leur stratégie de « propagande armée » de l’usine au coeur de l’État, de l’assassinat d’Aldo Moro en 1978 au rapt du général américain Dozier en 1981.

A partir du milieu des années 1970, de nombreux groupes armés, dans une logique de concurrence et d’escalade, pratiquent régulièrement l’homicide politique.

La multiplication des actes homicides provoque un rejet massif des Italiens qui approuvent, à deux reprises, en 1978 et 1981, les mesures exceptionnelles de lutte contre le terrorisme.

Le choc pétrolier et le compromis historique

En 1973, un choc pétrolier frappe l’Occident et aggrave les problèmes liés à la pauvreté, au chômage et à l’inflation provoquant la fermeture d’usines dans tout le pays.

La même année, le coup d’État du général Pinochet au Chili bouscule la classe politique italienne qui s’inquiète de voir une augmentation de la violence d’extrême gauche.

Pour apaiser les tensions nationales et internationales, Enrico Berlinguer, secrétaire général du PCI, propose le compromis historique : une alliance avec la Démocratie chrétienne pour éviter un coup d’État et mettre un terme aux divisions politiques et sociales.

Aux élections législatives de 1976, le PCI grimpe en popularité (34,4 %), face à la DC (38,7 %).

Les premières veulent d’une vraie révolution et non pas d’un Parti communiste qui se prépare au compromesso storico, le « compromis historique », avec la bourgeoisie démocrate-chrétienne.

L’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro

Malheureusement, le compromis historique prend fin brutalement en 1978 avec l’enlèvement d’Aldo Moro, dirigeant de la DC, par les Brigades Rouges (BR).

Aldo Moro, le président du conseil, paiera de sa vie, en mai 1978, la folie des uns.

Malgré la gravité de la situation, la DC et le PCI refusent de négocier avec les BR pour sauver la vie d’Aldo Moro.

Ce refus de coopération mène à l’exécution d’Aldo Moro un mois plus tard.

Sa mort a provoqué un choc dans l’opinion publique italienne et marque l’événement le plus important de ces années de plomb.

Les Brigades rouges veulent d’une vraie révolution et non pas d’un Parti communiste qui se prépare au compromesso storico avec la bourgeoisie démocrate-chrétienne.

85 personnes, le 2 août 1980 à Bologne, seront sacrifiées à la démence des autres.

Mémorial de la gare de Bologne 1980

La violence politique et l’immigration en France

Depuis le XIXème siècle, la France accueille une nombreuse population immigrée sur son sol.

La demande de main-d’œuvre est forte depuis la révolution industrielle et le malthusianisme réduit les naissances.

Dans les années Trente, les étrangers représentent déjà 7% de la population totale.

Si la Seconde Guerre mondiale a provisoirement fait cesser l’immigration, celle-ci reprend très rapidement avec les besoins de la reconstruction.

L’Etat met d’ailleurs en place l’Office national de l’immigration (ONI) le 2 novembre 1945 pour contrôler les flux migratoires mais aussi pour les encourager, certains travailleurs étant directement recrutés dans leurs pays d’origine.

Les Italiens restent la nationalité étrangère la plus importante après guerre (629 000 en 1962), mais ce sont ensuite les travailleurs de la péninsule ibérique qui progressent le plus : les Espagnols passent de 289 000 en 1954 à 607 000 en 1968 ; les Portugais sont 20 000 en 1954 et 759 000 en 1975.

Ces derniers représentent à cette date 22% de la population étrangère en France, soit la première minorité.

La question des Algériens est particulière puisqu’ils sont Français jusqu’en 1962, l’Algérie colonisée étant composée de trois départements français jusqu’à son indépendance, et bénéficient donc jusqu’à cette date de conditions particulières de circulation et ne passent pas par l’ONI.

Après l’indépendance de l’Algérie, des accords sont signés entre la France et l’Algérie pour fixer des contingents de travailleurs algériens.

L’accord du 27 décembre 1968 prévoit un contingent de 35 000 entrées annuelles, ramenées ensuite à 25 000 en 1972.

Une fois en France, les Algériens ont neuf mois pour trouver un emploi.

La population immigrée représente 7% de la population active en 1975.

Elle travaille majoritairement dans le secteur secondaire : bâtiment, travaux publics et industrie.

Ils sont aussi nombreux dans l’agriculture.

Malgré le contrôle de l’ONI, une proportion grandissante des entrées sur le territoire français se fait de manière irrégulière ou clandestine.

Au début des années 1970, L’Etat tente de contrôler cette immigration - elle est même suspendue à partir de 1975.

A cette date, les étrangers étaient de 3 442 000, ils passent ensuite à 4 310 000 en 1999, soit 7,4% de la population.

De nombreux étrangers travaillent en France, notamment dans le bâtiment et les travaux publics, secteurs délaissés par la population active française.

Les travailleurs algériens et portugais sont les plus nombreux en France dans les années 1960 et 1970.

Des travailleurs algériens débarquent à Marseille et sont contrôlés par la douane et la police.

De nombreux migrants portugais se sont installés dans le village corrézien de Lissac-sur-Couze.

Un cimetière leur est même dédié.

La plupart des hommes travaillent dans les carrières de calcaire.

L’un de ces migrants est interrogé longuement.

Les femmes lavent leur linge au lavoir.

Bidonvilles, logement et conditions de vie

L’arrivée de nombreux immigrés lors des Trente Glorieuses entraine des difficultés de logement, dans un pays subissant déjà une grave crise du logement.

Les immigrés se retrouvent souvent obligés de vivre dans des bidonvilles aux abords des grandes villes.

En région parisienne, le plus important est celui de La Folie à Nanterre qui regroupe près de 10 000 personnes, essentiellement des travailleurs algériens.

Qu’est-ce qu’un bidonville ? Quelles sont les personnes qui habitent dans ces bidonvilles ?

Bidonville de Nanterre dans les années 1960

La doctrine Mitterrand et l’accueil des militants italiens

Premier film de la réalisatrice franco-italienne Annarita Zambrano, Après la guerre revient sur un épisode un peu oublié des relations franco-italiennes : l’accueil des militants d’extrême-gauche condamnés en Italie pour des faits commis lors des « années de plomb », période de violence politique s’étalant de la fin des années 60 au début des années 1980, en vertu de ce que l’on a appelé la « doctrine Mitterrand ».

Le point de départ d’Après la guerre est ce qu’on a appelé « doctrine Mitterrand » : la promesse, faite en 1983, de ne pas extrader les anciens militants d’extrême-gauche italiens réfugiés en France, à condition qu’ils n’aient pas commis de crime de sang et qu’ils se soient intégrés dans la société française.

Il s’agit d’une combinaison de plusieurs facteurs.

Tout d’abord, François Mitterrand et son Ministre de l’Intérieur de l’époque, Gaston Deferre, étaient d’anciens résistants.

Eux-mêmes avaient été, pendant la Seconde Guerre Mondiale, qualifiés de « terroristes » par le gouvernement de Vichy et l’occupant nazi.

Ils avaient aussi une vision très négative de l’Italie, également héritée de la guerre : c’était pour eux le pays du fascisme, auquel pouvait renvoyer la législation d’urgence adoptée pour répondre à la situation des années 1970, qui portait atteinte aux libertés fondamentales.

La doctrine Mitterrand naît aussi d’un calcul politique.

Quand des centaines de personnes ayant pris part à un conflit armé arrivent dans votre pays, cela peut devenir dangereux.

Mitterrand a préféré faire sortir ces personnes de la clandestinité et faciliter leur intégration plutôt que de laisser le conflit italien gangréner le territoire français.

Au total, 300 anciens militants italiens ont été accueillis en France en vertu de la doctrine Mitterrand.

La plupart ont mené une vie tout à fait banale, reprenant un exercice professionnel et fondant parfois une famille.

Seuls quelques militants, ceux qui étaient responsables d’un crime de sang et qui n’étaient donc pas protégés par la doctrine, vivaient dans la clandestinité.

L’Italie a protesté, mais mollement.

Cette décision de ne pas extrader les 300 militants présents sur le sol français enlevait à l’Italie une épine du pied.

À l’époque en effet, plus de 4 000 personnes étaient inculpées pour « tentative de subversion de l’État ».

Les prisons italiennes débordaient.

Quelques années plus tard, l’Italie a décidé de s’indigner publiquement, mais sans vraiment s’activer en coulisses.

Le climat change en 2001, avec les attentats du 11 septembre et la création de l’espace Schengen.

D’autant qu’à ce moment-là la gauche n’est plus au pouvoir en France, et que la plupart des anciens résistants qui avaient forgé la doctrine Mitterrand sont morts.

L’assassinat de Marco Biagi par un groupe nommé « Les nouvelles brigades rouges », assassinat dont s’inspire la scène inaugurale d’Après la guerre, donne alors à l’Italie un prétexte pour réclamer l’extradition des anciens militants réfugiés en France.

Mais un seul d’entre eux, Paolo Persichetti, a été extradé depuis.

Après la guerre : une mémoire familiale et politique

Le film commence en 2002, au moment où l’assassinat d’un juge ravive le souvenir de ces années de plomb.

L’Italie demande alors à la France l’extradition de Marco, ancien militant d’extrême-gauche, soupçonné d’avoir commandité cet attentat.

Marco est forcé à la clandestinité, emmenant dans sa fuite Viola, sa fille adolescente.

Bien qu’adossé à une réalité historique, Après la guerre est avant tout un drame familial : à la faveur du huis-clos engendré par la clandestinité, la réalisatrice scrute la relation entre le père, Marco, et la fille, Viola.

Cette confrontation est écrite avec beaucoup de subtilité, portée par deux acteurs formidables.

La réalisation, très sobre, souligne l’enfermement physique et mental dans lequel se retrouvent les protagonistes de ce drame.

Après la guerre : qu'est-ce que la Doctrine Mitterrand au coeur de ce film passé par Cannes ?

Un passé difficilement enseigné et transmis

Une des thématiques les plus intéressantes du film est l’opposition assez nette entre le silence des adultes et les questions des enfants.

Ce sont toujours les deux filles qui interrogent sur ce passé.

En dehors des familles directement concernées par les événements, y a-t-il aujourd’hui une volonté de la jeune génération, celle qui n’a pas connu les années de plomb, de savoir, de comprendre ?

Je dirais qu’au contraire les jeunes ne sont, dans leur majorité, pas particulièrement intéressés par cette histoire.

Ils mélangent d’ailleurs tout !

Il faut dire que cette période n’est que très peu enseignée.

Des chercheurs qui ont décortiqué un manuel d’histoire utilisé en section littéraire se sont ainsi rendus compte que seules quatre pages de ce manuel étaient dévolues aux années de plomb sur 1054 pages au total.

C’est encore une fois la preuve que ce passé ne passe pas et que l’Italie préfère le recouvrir d’une chape de plomb.

Pendant très longtemps, il n’y a pas eu, en Italie, de recherches académiques sur les années de plomb.

Les premiers travaux réalisés par des historiens ne datent que de la fin des années 90.

Cela signifie que ce ne sont pas les historiens qui ont écrit l’histoire des années de plomb, mais des journalistes et des témoins directs, qui n’étaient pas tous neutres.

On observe un peu le même phénomène en France avec le récit des événements de mai 68.

Le terme « années de plomb » a été utilisé pour la première fois en Italie par un journaliste de droite, Indro Montanelli, pour remplacer celui de « stratégie de la tension », qui déculpabiliserait la violence d’extrême gauche.

Montanelli, qui se présentait lui-même comme un « témoin non-neutre », était un ancien fasciste, victime d’un attentat perpétré par les Brigades rouges en 1977.

Le cinéma entre mémoire et dépolitisation

Après la guerre s’inscrit dans une longue tradition de représentation cinématographique des années de plomb.

Le cinéma n’a-t-il justement pas permis d’aborder ce « passé qui ne passe pas » ?

La plupart des films qui abordent les années de plomb privilégient justement une représentation psychologisante et familiale des événements.

De mon point de vue d’historienne, il s’agit d’une impasse historique, car cette approche empêche de penser politiquement des événements qui doivent l’être.

Ces œuvres dépolitisent l’histoire, ce qui contribue à l’obscurcir.

L’histoire des années de plomb n’est pas celle d’un terrorisme sorti de nulle part.

La violence politique qui s’est déclenchée à l’époque prend racine, entre autres, dans les révoltes des années 1967-1969.

Mais les films et les livres qui évoquent les années de plomb ne fournissent quasiment jamais cet arrière-plan historique.

De sorte que la violence apparaît comme l’œuvre de personnes déséquilibrées ou fanatiques.

Il y a en effet un travail de mémoire qui ne correspond pas à un travail d’histoire.

La plupart des attentats qui ont eu lieu pendant les années de plomb ont été le fait des groupes d’extrême-droite, ce qu’on appelle le terrorisme noir.

Mais le récit commun, y compris dans les films, se focalise presque exclusivement sur la violence des groupes d’extrême-gauche, le terrorisme rouge.

Collectivement, il est toujours plus facile de penser que la violence est l’œuvre de fous plutôt que le reflet des déséquilibres de la société.

Quant au relatif oubli du terrorisme noir dans la mémoire nationale, il s’explique par le fait que son inclusion nécessiterait d’aborder des questions politiques complexes.

On en fait des films, Nos meilleures années, de Marco Tullio Giordana, Buongiorno notte, de Marco Bellocchio, des livres, Romanzo criminale, de Giancarlo de Cataldo, des polars qui ont trouvé, dans cette atmosphère de clandestinité et de violence, une toile de fond idéale.

Les conséquences politiques contemporaines

Si les années 1980 tournent la page des grandes idéologies, le chapitre des années de plomb laisse un lourd héritage dans la vie politique italienne.

Les années de plomb laissent une mémoire troublée et encore débattue aujourd’hui.

L’Italie entretient une tradition de violence politique qui a toujours fragilisé une démocratie où les principaux protagonistes ont été constamment portés à diaboliser leurs adversaires qui sont vus spontanément en ennemis.

La violence politique ressurgit en Italie, comme plusieurs signes en témoignent.

On pense à l’agression contre le président du Conseil en décembre dernier quand Silvio Berlusconi a reçu en plein visage un objet souvenir, une reproduction du dôme de Milan qui l’a conduit à l’hôpital.

On pense à l’engin qui a explosé peu après à l’université Bocconi de Milan et qui a été revendiqué par des anarchistes.

On pense surtout, on pense enfin, aux violences racistes qui se sont déchaînées dans le sud de l’Italie, à Rosarno, au début de janvier, opposant la population à des immigrés qui avaient manifesté pour se plaindre d’exactions dont ils avaient été victimes.

Certes, ce qui se passe autour de Berlusconi a des aspects inédits, s’agissant d’un homme qui a toujours eu besoin d’entretenir un climat conflictuel pour exister, mais l’essentiel est probablement la prégnance d’un terreau historique.

De sorte que ces événements récents conduisent à se retourner vers ce qu’on appelle les « années de plomb », dont le spectre ressurgit actuellement dans la péninsule.

Des figures politiques comme Silvio Berlusconi font leur apparition et bousculent les codes.

L’homme d’affaires et homme d’État italien construit un véritable empire médiatique avant de créer son parti politique Forza Italia (1994).

Nous pouvons affirmer qu’il se place en tant que précurseur du télé-populisme à une époque où les affaires de corruption des partis politiques font polémique et l’ombre des années de plomb plane sur l’Italie.

On découvre alors que bon nombre des partis politiques sont financés à l’aide de pots-de-vin comme le Parti socialiste, touchant 7 millions d’euros pour qu’on lui octroie un marché public.

C’est ainsi que les mouvances de gauches extraparlementaires disparaissent tout comme le PCI qui devient le Parti démocrate.

C’est dans cette trajectoire que Giorgia Meloni, Première ministre italienne actuelle, issue du post-fascisme, dirige le pays d’une main de fer, mélangeant populisme et vision identitaire nationaliste.

Une mémoire encore ouverte

La blessure, elle, est plus difficile à se refermer.

Les deux camps ont leurs martyrs, dont on réveille la mémoire à chaque fois qu’il est question de l’extradition d’un militant d’un pays étranger où il a trouvé refuge.

Les cas de Maria Petrella, autorisée à rester en France, ou de Cesare Battisti, aujourd’hui en attente d’une décision de justice au Brésil après avoir fui la France pour échapper à une extradition, ont suscité beaucoup de rancoeur.

Les Italiens, dans leur majorité, supportent mal l’idée d’un pardon sans que ces personnes, jugées et condamnées, n’aient effectué une partie de leur peine.

« L’Italie du XXIe siècle éprouve à l’égard des années de plomb la difficulté qu’a longtemps eue la France à l’égard de Vichy ou de la guerre d’Algérie. Nous demandons que cette histoire soit écrite afin qu’elle cesse d’être le tabou de la mémoire et du pardon », écrivent Toni Negri et Nanni Ballestrini, deux ex-activistes d’extrême gauche.

Faute d’« histoire », le temps, pourtant, fait son oeuvre.

Samedi 9 mai, le président de la République, Giorgio Napolitano, a réuni la veuve de celui qui fut accusé de l’attentat du 12 décembre 1969 à Milan, et celle du commissaire qui a conduit l’enquête et fut assassiné.

La preuve définitive de l’échec du terrorisme ?

Un mois plus tard, la police coffrait cinq personnes accusées d’avoir voulu perpétrer un attentat contre le sommet du G8.

Parmi elles : Ernesto, 35 ans, le fils de Pierrino Morlacchi, l’un des fondateurs des Brigades rouges.

Sur les 6 000 personnes arrêtées pendant cette période, 62 sont encore en prison.

L’occultation de ce passé a-t-elle des conséquences sur la société italienne contemporaine ?

Il s’agit d’une question compliquée, mais je constate une tendance à la criminalisation d’une partie des mouvements de protestation.

Que ce soit pour la mobilisation étudiante de 2002, contre la réforme du code travail, ou la lutte No TAV, contre le TGV Lyon-Turin, la classe politique voit dans tout soulèvement social un peu radical l’ombre des années de plomb.

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