Creuser la terre, immigrer : installer les personnes exilées dans les campagnes

À La Courneuve, premiers jours d’automne ensoleillés, une quinzaine de personnes sont réunies dans une grande coloc’ située dans l’ancienne plaine maraîchère des Vertus. La bouilloire fume : l’eau chaude pour le café est prête. Dans le jardin exigu bordé de noisetiers et de framboisiers taillés, les participants se présentent tour à tour : c’est le début de quatre jours de chantiers communs avec, pour thème, une énigmatique : « Démétropolisation par le bas ».

Le but affiché ? « Se réunir pendant plusieurs jours entre fermiers, universitaires ou anciens étudiants, milieux associatifs et personnes en situation d’exil », énumère Nathalia, ancienne étudiante à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), « pour faciliter l’installation des exilés - bien souvent sans-papiers - qui voudraient vivre dans des campagnes de France et d’Île-de-France pour mener des activités pro dans les secteurs agricoles et artisanaux ».

La démétropolisation par le bas

Pour Tarik, ancien étudiant de Paris 8 et membre fondateur d’A4, l’enjeu de l’installation d’exilés dans les campagnes françaises dans les prochaines années est immense. Et puis, nous sommes entrés dans une crise climatique qui nécessite de repenser la place de l’agriculture industrielle au profit d’une agriculture paysanne qui nécessite plus d’humains.

Depuis un an, A4 organise des voyages-enquêtes de quelques jours dans des fermes françaises. « Le but, c’est de dialoguer avec des agriculteurs qui sont intéressés pour nous accueillir. On veut découvrir leurs besoins, leurs intentions, pour ensuite penser à travailler chez eux ou même à reprendre leur ferme. »

Cette démarche s’inscrit dans un contexte général de concentration des exploitations agricoles et de hausse du prix du foncier dans la région. Pour les personnes qui ne viennent pas du milieu agricole, l’accès à la terre ressemble à un chemin de croix.

Voyage enquête dans une ferme collective

Des parcours d’exil et de travail agricole

Sembala : de la rue à la cabane, puis aux fermes

Parti de son village à 14 ans pour rejoindre l’Italie après une traversée de la Méditerranée depuis l’Algérie, son parcours est singulier. Arrivé en France en 2014, Sembala va connaître six années de galère, à la rue.

En septembre 2020, il participe à la Marche des sans-papiers qui relie Marseille à Paris. Des militants rencontrés dans le cortège lui parlent de la Zone à défendre (ZAD) de Saclay.

« Depuis 2021, dit-il avec le sourire, j’ai construit ma cabane là-bas grâce à des copains de Bourgogne chez qui j’ai habité avant. »

C’est à ce moment qu’il rencontre des membres d’A4 et participe aux premiers voyages-enquêtes. En août 2022, il décide de partir trois semaines, via A4, à Tarnac (19) dans le Limousin, pour participer à des tâches de cuisine, de maraîchage et de boulangerie. « C’était vraiment trop bien. »

Habib : choisir la terre et l’artisanat

Habib, quant à lui, décide de quitter le Soudan en 2012, à cause d’activités politiques lorsqu’il étudiait à l’université : « ma vie commençait à être en jeu ».

Arrivé en France après des mois d’un pénible périple, il cherche à rejoindre Calais pour l’Angleterre. Impossible de franchir la Manche pendant neuf mois de tentatives infructueuses ; c’est là qu’il rencontre des militants de No Border, qui lui conseillent de rejoindre la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (44), qu’il va aller découvrir.

Sa demande d’asile rejetée, il décide de rester sur place. « J’ai commencé à connaître des agriculteurs, des gens en campagne : ils me demandaient des coups de main pour de la soudure », activité très recherchée à laquelle il est formé. De 2016 à 2020, il va œuvrer dans la fabrication de fours à pain.

« Au Soudan, beaucoup pensent que l’agriculture est difficile. Généralement, nos parents nous poussent à des études pour qu’on ne souffre pas comme eux… les jeunes ne veulent plus travailler dans la culture de la terre. Nos familles se demandent pourquoi on ne fait pas autre chose. Ils ne comprennent pas que ce qu’on fait par nécessité au bled, on le fait par choix ici », poursuit Habib.

Il aimerait s’investir à fond dans l’essor de l’association et, à terme : « repartir au Soudan et pourquoi pas lancer un lieu collectif avec pratiques artisanales et paysannes ».

Petite ferme !

Des fermes collectives en Île-de-France

La ferme de Combreux

Myriam Suchet, habitante de la ferme et maître de conférences à la Sorbonne nouvelle, fait découvrir aux participants du chantier ce lieu de vie au sud de Tournan-en-Brie (77).

« La ferme de Combreux, c’est un collectif composé à la fois des habitants qui vivent sur place mais ne cultivent pas et des cultivateurs qui n’habitent pas sur place… Ici, on veut ouvrir un horizon qui dépasse la seule reprise des terres agricoles : on veut aussi élaborer de nouveaux rapports à la famille, à la pédagogie, expérimenter d’autres imaginaires en actes. »

La dimension agricole est assurée par Thibaud et Justine, installés en GAEC pour le maraîchage, Mélanie pour les fruits et Bastien, paysan-boulanger qui, en 2021, a récupéré 60 hectares de surface agricole rachetées par l’association Terre de liens.

La ferme des Monts gardés

L’après-midi s’enchaîne par la découverte de la ferme des Monts gardés sur la commune de Claye-Souilly (77). Ceinturé par les routes, le chemin de fer et des lignes à haute tension, cet ancien site de 35 hectares se retrouve au milieu des années 2000 particulièrement pollué et infertile.

En 2006, un projet expérimental d’agroforesterie, d’élevage et de maraîchage est lancé par la paysagiste Agnès Sourrisseau. Aujourd’hui, seule une petite partie des 35 hectares, divisés en 200 parcelles, est cultivée.

« Il faudrait trouver des forces vives pour cultiver ces terres. »

D’ailleurs, côté apprentissage, Agnès Sourrisseau participe depuis septembre 2022 à l’ouverture du premier lycée agricole entièrement dédié à l’agroécologie, qui délivre un Certificat d’aptitude professionnelle (CAP) et un Bac pro.

Les cours sont à Sevran (93), la pratique est basée dans une vaste ferme de 2 000 hectares, dans le parc régional du Gâtinais (91). Un enjeu important pour A4.

Lieu ou dispositifCaractéristiques
Ferme de Combreux60 hectares de surface agricole rachetées par l’association Terre de liens
Ferme des Monts gardés35 hectares divisés en 200 parcelles
Lycée agricole dédié à l’agroécologieCAP et Bac pro ; cours à Sevran, pratique dans une ferme de 2 000 hectares

Apprendre autrement : le chantier comme espace de savoirs

L’après-midi s’enchaîne par la diffusion du documentaire récemment sorti « Les Voix croisées ». Le documentaire revient notamment sur les heurs et malheurs de l’expérience de la coopérative agricole de « Somankidi Coura », fondée en 1977 au Mali, par d’anciens exilés en France retournés au pays et voulant expérimenter des modes de culture de la terre sans machine. Une expérience alors tout à fait marginale.

La semaine d’échange se clôt au « laboratoire artistique » du DOC (XIXe), par la diffusion du documentaire « D’égal à égal », qui retrace le voyage-enquête d’A4 en février 2022 sur la montagne limousine.

« Avec ce docu’, on voulait casser l’idée de la campagne comme territoire hostile pour les exilés », développe Tarik.

La semaine suivante, nous retrouvons Nicco dans un bar au bord du canal de l’Ourcq. Il nous raconte que le collectif de « reprises des savoirs », qui a organisé ce chantier de « démétropolisation », en a aussi lancé plusieurs autres à l’été 2022, généralement à l’affiche baroque et séduisante : « Creuser une mare à grenouille contre la métropole », « Activer les savoirs naturalistes au service des luttes », « Écologie politique d’une vanne à moulin » ou encore « Savoir/faire avec la nature, explorations écoféministes ».

Le sweat à capuche hissé sur les oreilles, Nicco explique : « L’idée de ces chantiers autogérés, c’est que les savoirs soient le résultat d’une expérience de vie commune et qu’ils mettent en activité à la fois le corps et l’esprit ».

Et de poursuivre : « Notre horizon de reprise des savoirs s’inscrit dans une critique de l’institution scolaire qui crée une hiérarchie entre enfant et adulte et atteste de l’assimilation d’un contenu par un diplôme. »

« Il y a des expériences qui ont renversé ce cadre au XXe siècle : l’Université de la Terre au Mexique, certaines écoles berbères en Algérie et de l’Espagne républicaine ou l’Université expérimentale de Vincennes. »

Schéma des savoirs paysans partagés

Relier agriculture, exil et crises sociales

Selon lui, la critique du dispositif scolaire doit s’articuler à une ligne d’action politique plus générale : « Nous sommes dans un contexte de multiples crises : migratoires, scolaires, du travail, du logement, de la paysannerie. Trop souvent, ces crises sont pensées séparées les unes des autres. Il y a la lutte des sans-papiers, la lutte écolo avec les marches pour le climat, la lutte syndicaliste pour le travail, etc. »

En plus de cette dépossession, Nicco tient à souligner la dimension coloniale de la métropole parisienne, qui a historiquement aspiré des « colonisés de l’intérieur » venus des régions françaises et des « colonisés de l’extérieur », notamment venus d’Afrique.

« Démétropoliser » nos vies, c’est alors agir contre la dépossession de nos savoir-faire, de notre culture et de nos capacités de subsistance : « Tout ce dont souffrent avant tout les exilés. »

Liberté d’installation et politiques publiques

Cette démarche vient se télescoper à l’actualité. Car Emmanuel Macron a annoncé, dans son discours aux préfets du 15 septembre 2022, vouloir développer pour le futur projet de loi « asile et immigration », qui sera présenté début 2023 : « Une politique profondément différente de répartition sur le territoire des femmes et des hommes qui sont en demande de titre [de séjour], et y compris de celles et ceux qui les ont reçus ».

Son idée ? Implanter ces personnes en campagne pour lutter contre deux maux : le dépeuplement de ces dernières et l’entassement dans les banlieues.

Pour Tarik, il s’agit d’une fausse bonne intention : « Il y a un principe fondamental pour nous : c’est la liberté de circulation. Si les personnes avec un parcours de migration veulent s’installer en ville ou en campagne, qu’elles soient libres de le faire. »

Nicco, cheville ouvrière des chantiers pluri-versités, abonde : « La question n’est pas de penser la gestion de la crise migratoire depuis la hauteur du point de vue étatique comme le fait Macron. Lui est dans une logique de logement. Nous, on souhaite leur laisser le choix et que leurs activités professionnelles et sociales s’encrent à chaque fois dans un milieu de vie avec ses spécificités : c’est une logique d’habitation bien plus large. »

Le droit à la terre et les obstacles administratifs

Selon Alitzel, membre grenobloise de l’association : « On réfléchit à ce que l’asso’ puisse avoir un statut juridique qui lui permette d’organiser l’installation durable d’exilés pour des boulots agricoles ou artisanaux, manière aussi de les régulariser administrativement ».

Une possibilité est ouverte via les Organismes d’accueil communautaires et d’activités solidaires (OACAS). Un statut juridique exceptionnel lancé par les communautés de « travailleurs solidaires » d’Emmaüs en France, plus de 120, qui accueillent près de 5 000 personnes, dont la moitié de sans-papiers.

Pour Tarik : « Les fermes en lien avec A4 sont pour l’instant peu nombreuses en Île-de-France, ce qui fait que celles de Combreux et des Monts Gardés sont précieuses. Tout le boulot de mise en relation reste à faire. »

Cette mise en relation s’avère d’autant plus précieuse que l’accès à la terre pour des personnes ne venant pas du milieu ressemble à un chemin de croix.

Pour William Loveluck, chargé de recherche et d’analyse pour Terre de liens : « Ceux qui ne sont pas socialisés dans ce milieu n’ont pas accès à l’information en cas de transaction de surfaces agricoles. Dans le cas de transfert de propriété, la candidature d’A4 auprès de la Safer, en présentant des profils bien souvent sans diplôme agricole, ne pèserait pas lourd. »

La France, pays d’immigration

La France est le plus ancien pays d’immigration en Europe. D’abord frontalière - allemande, belge -, elle s’est diversifiée à la fin du XIXe siècle, et plus encore après la Première Guerre mondiale, pour répondre aux besoins de reconstruction du pays.

Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, le paysage migratoire s’est diversifié car l’immigration italienne, moins importante que prévue, a été remplacée par une immigration espagnole, portugaise, yougoslave, turque, tunisienne, marocaine et, enfin, originaire des pays subsahariens.

Aujourd’hui, le paysage migratoire s’est diversifié en raison également de l’arrivée de demandeurs d’asile en provenance d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique, mais aussi d’Europe et du Proche-Orient. De même, 41 % des immigrés arrivés en France en 2019 sont nés en Afrique et 31,9 % sont nés en Europe.

Depuis 1974 pourtant, la France a mis fin à l’immigration de travail. Mais contrairement aux prévisions, les immigrés algériens, marocains ou maliens ne sont pas retournés au pays.

Les femmes exilées et les espaces d’accompagnement

Bien qu’elles représentent plus de la moitié des personnes migrantes, les femmes migrantes ont longtemps été invisibilisées. Or, elles font face à des problématiques spécifiques : violences basées sur le genre, difficultés d’accès à l’emploi, isolement.

Dans ce cadre, des ateliers sont proposés dans certains centres d’accueil de France terre d’asile, en groupes non mixtes, c’est-à-dire composés uniquement de femmes et minorités de genre, ou uniquement d’hommes.

Pendant une matinée ou une après-midi, une dizaine de demandeur·ses d’asile se réunissent dans une salle du centre pour participer à ces séances animées par la coordinatrice sociale du projet AMAL et les intervenant·es sociaux·ales. Plus de 60 ateliers de sensibilisation ont déjà été réalisés dans le cadre du projet AMAL.

Le photolangage est un outil privilégié des ateliers de sensibilisation car il permet aux participant·es de choisir librement les sujets qu’iels souhaitent aborder.

Ces moments permettent aussi de tisser des liens entre les participant·es et d’établir une relation de confiance avec les équipes des centres. Ils offrent aux résident·es un temps de pause et de détente face au poids associé à la demande d’asile et aux démarches administratives souvent stressantes.

Informer, prévenir, orienter

Les ateliers permettent aussi de transmettre des informations clés sur des sujets primordiaux tels que la santé sexuelle, les droits des femmes ou les mutilations sexuelles féminines.

Outre cette démarche d’information, les équipes sociales orientent également les participant·es vers des structures spécialisées lorsqu’un accompagnement plus spécifique est nécessaire.

Un temps est aussi consacré à l’information sur des sujets essentiels, notamment là où les personnes exilées peuvent rencontrer des difficultés de communication avec des acteurs extérieurs, en raison de la barrière de la langue ou d’un manque de connaissance sur leur situation.

Libérer la parole

Parler de sujets intimes n’est jamais simple - encore moins lorsque ceux-ci sont associés à un traumatisme ou à un tabou. L’un des objectifs de ces ateliers est précisément de permettre aux participant·es d’aborder ces sujets en ouvrant un espace de parole libre et sécurisé, où chacun·e peut évoquer ses expériences, ses blessures, ou simplement poser des mots sur ce qu’il ou elle ressent.

Tout le monde est libre de parler là-bas.

Ces ateliers sont particulièrement précieux pour de nombreuses femmes qui, pour la première fois, abordent des sujets restés enfouis, comme celui des mutilations sexuelles féminines.

Or, revenir sur une expérience traumatique sans y être préparé·e peut, d’une part, reconduire ce traumatisme et, d’autre part, avoir une incidence bien réelle sur l’issue de la demande d’asile si le récit apparaît comme incohérent.

La présence d’interprètes, notamment pour les personnes qui ne parlent pas ou peu français, renforce cette libération de la parole. Ces médiateur·rices culturel·les aident les participant·es à saisir les enjeux abordés, à s’exprimer librement et à se faire comprendre.

Ces ateliers vont donc bien au-delà de sessions d’information sur les problématiques liées au genre : ils constituent un espace collectif de soutien psychologique et social essentiel dans un quotidien marqué par l’incertitude liée à la demande d’asile et les traces persistantes de traumatismes.

Les limites du contrôle des migrations

Un jeune Africain, la face posée contre les aspérités rugueuses des rochers d’une plage européenne, semble dormir, indifférent au bruit de l’hélicoptère des gardes-côtes espagnols qui passe au-dessus de lui. Tranquillité trompeuse : il est mort, noyé, d’avoir trop cru à son rêve d’Europe.

La scène est brutale, à l’image du drame qui se joue chaque jour à nos frontières, relaté de temps à autre, en quelques secondes, dans les journaux télévisés.

En France, comme dans les autres pays d’accueil, le débat suscite les passions et sert régulièrement de fonds de commerce électoral pour tenter de capter une frange de l’opinion troublée, sinon révulsée, par la présence d’étrangers sur son sol.

Difficile d’extirper le débat sur l’immigration de cette obsession de l’invasion et des vieux démons de racisme.

Entre l’interpellation xénophobe et une fidélité revendiquée aux valeurs humanistes, les politiques migratoires ont tenté de trouver la porte étroite d’une générosité réaliste.

Pourtant, ce « réalisme » revendiqué ne cesse d’échouer. Les flux ne tarissent pas. Les tensions internes ne se sont pas apaisées, les thèses xénophobes progressent, et les différentes formes d’aide au « développement » liées à la politique migratoire sont des fiascos retentissants.

Pire, les restrictions de circulation pour les ressortissants des pays pauvres ont créé un marché, celui du passage illégal de frontières, et livré des migrants vulnérables aux trafiquants et aux réseaux mafieux.

Le réalisme consisterait alors à reconsidérer la migration dans la perspective d’un monde plus ouvert où la mobilité humaine est devenue une donnée permanente, où l’on part de chez soi pour mieux pouvoir y revenir, où un Africain entend, comme tout citoyen du monde, vivre à l’étranger une expérience profitable, alterner les séjours.

Un monde où il n’est plus inconcevable de se sentir lié par des appartenances multiples.

Quand les frontières rendent les routes plus dangereuses

Depuis quelques semaines, les gardes-côtes espagnols interceptent des embarcations remplies d’immigrants clandestins partis de Mauritanie pour tenter de rejoindre les îles Canaries.

Au départ, le point de passage naturel était le détroit de Gibraltar, 14 kilomètres entre l’Afrique et l’Europe, et pourtant des centaines de noyés dans des embarcations de misère, les pateras.

Nouvel Eldorado européen, l’Espagne en plein rattrapage, où les migrants trouvent à s’employer dans l’agriculture notamment, a alors mis en place le système de radars et de patrouilles, opérationnel depuis 2002. En 2005, il a permis d’intercepter 90 % des tentatives de passage.

Sous pression européenne, les autorités marocaines ont multiplié les opérations de traque. Tandis que l’Espagne double la hauteur du grillage, le Maroc envisage de construire un mur et de creuser un fossé.

D’individuelles, les stratégies de passage deviennent alors organisées. Nouveau tour de vis dans la répression.

La route maritime, elle, s’est déportée plus au Sud, par Laayoune, direction le continent, ou les îles Canaries. Désormais, c’est donc par Nouadhibou que s’organisent les départs.

De prime abord, la politique européenne affiche pourtant des objectifs salutaires : « Prévenir les tragédies humaines », porter secours rapidement aux embarcations en détresse, lutter contre les filières d’immigration clandestine et les trafics humains qui exploitent le désir d’Europe des jeunes d’Afrique ou d’ailleurs.

Les objectifs affichés sont pourtant généreux : « Promouvoir la synergie entre la migration et le développement », « L’immigration est source d’enrichissement culturel et social ».

Le reste tient dans des euphémismes technocratiques : « Gérer les flux migratoires », « Réadmission », « Externalisation ».

Dans cette lutte contre l’immigration clandestine, produite par des années de restriction des conditions d’entrée et de séjour, les États du Maghreb et leurs voisins sont des alliés obligés.

Obligés de réadmettre leurs nationaux et tout autre migrant qui aurait transité par leur territoire. Obligés de consacrer des moyens policiers à la traque aux clandestins.

Mise à distance des migrants, rationalisation de la sélection des personnes admises à rentrer sur le territoire, implication des États limitrophes de l’Union européenne dans la gestion des flux : au bout de cette logique, les camps pour étrangers.

Le développement ne suffit pas à fixer les personnes

Il y a un lien entre les déséquilibres de la planète et la migration. La migration est souvent présentée comme l’effet mécanique du sous-développement.

Les migrants fuyant pauvreté, misère, désordre social, il suffirait d’injecter des moyens pour le développement pour tarir les causes de la migration.

Mais le lien entre développement et migration est moins sommaire que cette simple image de vases communicants.

Instrumentaliser le développement au bénéfice d’un projet de limitation des flux migratoires est donc illusoire.

Le gouvernement de Michel Rocard (1988-1991) va mener une première série d’expériences dans la vallée du fleuve Sénégal en lien avec les associations de migrants.

Mais il faudra du temps encore pour dégager cette forme de coopération originale, baptisée le co-développement, de ses arrière-pensées.

Plus conceptualisé, le rapport de Sami Naïr à Jean-Pierre Chevènement va tenter de relancer le co-développement de manière ambitieuse en proposant un dispositif permettant aux migrants de s’investir dans le développement de leur région, d’associer les États d’origine, les collectivités locales.

Mais le destinataire du rapport, le ministre de l’Intérieur, trahit bien l’intention : le but est de réduire les flux en diminuant les écarts de développement.

C’est que sa logique bute sur une contradiction : alors qu’il cherche à les fixer, les migrants s’inscrivent dans un projet de circulation.

Plus de deux millions de Salvadoriens vivent aux États-Unis, venus d’un pays de 6 millions d’habitants. Malgré la fin des conflits en Amérique centrale dans les années 1990 et la mise en place de traités de libre-échange censés favoriser le développement de la région, l’émigration vers les États-Unis ne se tarit pas.

En octobre 2005, un rapport de l’Organisation internationale des migrations au Guatemala révélait que « les remises de fonds, la migration et le libre-échange permettaient tous trois de faire reculer la pauvreté ».

Une vision qui fait l’impasse sur le type de développement que génèrent ces transferts de fonds.

Au Mexique et désormais dans toute la région, la croissance économique et les milliers d’emplois créés dans les maquilas ne constituent curieusement pas une perspective d’avenir pour les travailleurs, qui continuent de vouloir partir à tout prix.

Les politiques migratoires et la sélection de la main-d’œuvre

Un projet de loi propose de sélectionner les migrants nécessaires à la compétitivité de l’économie française.

Le regroupement familial deviendrait plus difficile encore, la régularisation après dix ans de séjour ou en raison d’attaches personnelles fortes serait impossible.

Les mariages entre Français et étrangers n’ouvriraient droit à une carte de séjour temporaire qu’après un retour du conjoint au pays d’origine et l’obtention d’un visa de long séjour, et la carte de résidence ne serait attribuée qu’après trois ans.

Côté ouverture, les compétences nécessaires au marché du travail se verraient gratifiées d’une carte de séjour liée au contrat de travail.

Les politiques migratoires européennes s’accordent à distinguer les immigrés en situation régulière et les migrants illégaux, promettant aux premiers une intégration d’autant plus facile que la répression de l’immigration irrégulière sera sévère.

Ensuite, prétendre que les étrangers en situation régulière seront d’autant mieux perçus que les autres auront été écartés fait l’impasse sur le fait que la chasse aux clandestins repose sur une suspicion systématique de toute personne d’apparence étrangère.

« Même si, à force d’inhumanités, l’administration parvient à expulser davantage d’étrangers, elle en éloignera de toute évidence moins qu’il n’y aura de nouveaux arrivants. Dissuadés d’avance, en raison des dangers qui vont peser sur eux, de se signaler, ils rejoindront leurs compatriotes déjà privés de papiers. C’est ainsi qu’au nom d’une illusoire répression de l’irrégularité, on finit par la développer », s’insurge le Gisti.

Des campagnes choisies, pas imposées

Le projet porté par A4 ne consiste pas à déplacer automatiquement les personnes exilées vers des territoires ruraux pour répondre à des objectifs administratifs ou démographiques.

Pour Tarik, il s’agit d’abord de défendre la liberté de circulation et la liberté d’installation. Une personne ayant un parcours de migration peut vouloir vivre en ville, en banlieue ou dans une campagne ; son choix doit rester central.

L’installation agricole n’est pas seulement une solution de logement. Elle peut associer activité professionnelle, apprentissage, vie collective, accès à la terre, transmission des savoir-faire et reconstruction de liens sociaux.

La logique d’habitation défendue par Nicco dépasse ainsi la simple répartition des personnes sur le territoire : elle relie les activités professionnelles et sociales à un milieu de vie avec ses spécificités.

Creuser la terre, cultiver, réparer, construire ou faire du pain deviennent alors des manières d’habiter un territoire, à condition que cette installation soit librement choisie, accompagnée et rendue durable par des droits effectifs.

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