Gerard Leretour : pourquoi émigrer au Chili ?

Émigrer au Chili peut répondre à des motivations très différentes selon les périodes, les pays d’origine et la situation personnelle des migrants. Le parcours des Chiliens exilés en France après le pronunciamiento militaire du 11 septembre 1973 permet de comprendre les raisons politiques, sociales et familiales qui peuvent conduire à quitter son pays, tandis que l’expérience de migrants haïtiens et vénézuéliens montre l’importance des perspectives économiques, de la sécurité et des conditions de séjour.

Le Chili a longtemps été perçu comme un pays stable et attractif en Amérique latine. Cette image a toutefois évolué avec le durcissement des politiques migratoires, les débats sur l’immigration et les difficultés rencontrées par certains étrangers pour trouver un emploi ou régulariser leur situation.

Émigrer pour fuir la répression politique

À la suite du pronunciamiento militaire du 11 septembre 1973, des milliers de Chiliens fuient leur pays vers la France ; en raison, notamment, du courant de sympathie dont jouissait le gouvernement de Salvador Allende.

L’échec de l’Unité populaire a une résonance exceptionnelle. L’ensemble de l’opinion publique française est choqué par la violence du golpe.

Les militants et sympathisants de gauche se mobilisent dès le 12 septembre 1973, à l’appel des formations politiques et syndicales associées au sein du « Comité des 18 », tandis que s’organisent partout des groupes de solidarité.

Rapidement, les premiers exilés arrivent et ce flux migratoire, hors normes pour un pays d’Amérique latine, perdure jusqu’en 1994, année où, le statut de réfugié politique n’est plus accordé aux ressortissants chiliens par le ministère des Affaires étrangères français.

En exil, les Chiliens doivent d’abord apprendre à survivre, puis ils acceptent de s’intégrer, tout en poursuivant un important travail de dénonciation.

Pourquoi certains Chiliens ont-ils choisi la France ?

En novembre 1973, un Comité de coordination pour l’accueil des réfugiés est créé regroupant d’une part des organismes publics et d’autre part des associations.

Un plan d’urgence est mis en place pour la prise en charge dans les centres d’hébergement, l’aide médicale gratuite et l’apprentissage du français.

Dans les centres d’hébergement, les exilés reçoivent un soutien administratif pour régulariser leur situation à l’égard de l’OFPRA.

Les exilés chiliens, quelque soit le statut choisi, ont été accueillis dans des conditions très favorables, bénéficiant d'une solidarité exceptionnelle.

Dans ce contexte douloureux, le premier contact avec la France se produit par l’intermédiaire des institutions que les exilés ont eu tendance à assimiler à l’appareil répressif chilien.

Les premières années sont les plus sensibles et ils en conservent des souvenirs plutôt négatifs.

Au regard de l’administration française, les exilés chiliens ont opté pour trois statuts particuliers : réfugié, travailleur immigré ou étudiant.

StatutSituation correspondante
RéfugiéExil lié à la répression politique
Travailleur immigréInstallation principalement liée à l’emploi
ÉtudiantVenue en France dans le cadre de la formation

Pourquoi n'ont-ils pas tous le statut de réfugiés, même s’ils pouvaient l’obtenir facilement ?

Un exil souvent familial et politiquement engagé

Sur la durée de l’exil et selon les périodes, considérons que les profils ont évolué.

A leur arrivée en France, les exilés constituent une population âgée de 20 à 50 ans engagée politiquement car sympathisants de l’Unité populaire.

Ce caractère dominant dure tout au long de l’exil.

La diaspora chilienne est en grande partie composée de cadres moyens, de cadres politiques et/ou syndicaux, alors que la proportion d’ouvriers et de paysans reste faible.

Contrairement à de nombreux migrants, les Chiliens présentent une proportion presque équivalente d’hommes et de femmes, ce qui signifie dans ce cas, que l'exil a été familial.

Son implantation est urbaine.

Une autre particularité de cette diaspora est sa faible mobilité spatiale.

Familles chiliennes exilées en France

Les difficultés de l’installation en France

Ils doivent modifier certains comportements en inscrivant leur temporalité dans l’agenda social du pays d’accueil.

En sus de cela, se rajoutent des pathologies inhérentes aux situations de violence vécues, étant donné qu’une partie des exilés a été victime de la répression.

En effet, le trauma du départ les pousse à survivre avec leurs sentiments et leurs intérêts reliés au pays d’origine.

Leur temps se structure selon une atemporalité quotidienne et cette attitude de "passager en transit" "avec les valises sous le lit" limite les opportunités de formation et d’apprentissage.

Malgré l’ensemble de ces dispositifs d’accueil et du fait des difficultés d'installation, la question sensible reste l’emploi, car la législation ne permet pas à un étranger qui a signé un contrat de travailler immédiatement.

Au niveau de l’insertion professionnelle, ils n’ont pas connu les mêmes problèmes que les immigrés traditionnels, ils n’en ont pas pour autant réussi à échapper à une forte déqualification.

Ils ont modifié leurs trajectoires professionnelles avec la pérennisation de l’exil.

Ceux qui s’étaient jusque-là contentés de professions "d’appoint", se lancent dans des formations ayant un lien avec leurs compétences passées.

Ils ont dû reconstruire leurs liens sociaux, s’adapter à une nouvelle forme de socialisation et se résigner à une déqualification professionnelle.

Les transformations familiales et le rôle des femmes

De nombreuses familles connaissent une période de crise du fait de la conjonction de plusieurs éléments tels une fragilité préexistante des couples, une insertion professionnelle délicate, la disparition de l’effervescence politique, l’évolution des mentalités au contact de nouveaux courants de pensée et des mouvements féministes, l’existence en France de structures sociales responsabilisant les femmes et l’accès de celles-ci au statut de chef de famille (crèches, équipements collectifs, allocations).

Prises dans cette tourmente de l’Histoire, les Chiliennes ont mis à profit, le cas échéant, leur venue en France pour s’ouvrir à des concepts jusque là ignorés.

Les conséquences de l’exil sur la deuxième génération

De plus, les prodromes de l’exil sont vécus par la seconde génération d’une manière intense et ils affrontent les difficultés d’installation sans que leur soit délivrée par les parents une explication cohérente.

A ceci s'ajoute le fait qu'ils soient plongés dans un système scolaire étranger qu’ils découvrent démunis car leurs parents ont à résoudre des problèmes matériels et psychologiques.

Au fur et à mesure, les exilés commencent à s’intégrer et ils entament un processus de transculturation.

Globalement, ils atteignent une certaine stabilité.

La durée prolongée de l'exil a poussé ces migrants à s'intégrer dans la société française.

Le retour au Chili après l’exil

A partir de la fin des années 70, s'amorce le phénomène du retour pour une minorité d'exilés ; mais avec la publication des listes par les autorités de Santiago, en 1982, de nombreux Chiliens peuvent espérer rentrer.

Cependant malgré certaines réformes, le retour de la démocratie en décembre 1989 ne signifie pas la résolution du problème de l'exil.

Ces trajectoires montrent que l’émigration n’est pas toujours définitive. Le retour dépend de l’évolution politique du pays d’origine, de la sécurité personnelle, de la situation familiale et des possibilités de reconstruction professionnelle.

Émigrer au Chili pour trouver une vie meilleure

Le Chili a également attiré des migrants pour des raisons économiques. Sous la présidence de Sebastián Piñera, le pays est devenu le nouvel eldorado des Haïtiens ces deux dernières années.

Près de 170 000 d'entre eux s'y étaient installés, attirés par l'espoir d'une vie meilleure et la bonne santé économique du pays.

Le choix du Chili pouvait ainsi s’expliquer par l’espoir de trouver un emploi, d’améliorer ses revenus et de bénéficier d’une situation économique plus favorable que dans le pays d’origine.

« Au Venezuela, mon salaire me permettait à peine de survivre, c'est pour ça que j'ai décidé de partir », raconte Francis, 38 ans.

Secrétaire dans une clinique privée, elle a consacré toutes ses économies pour acheter un billet de bus qui l'a fait arriver onze jours plus tard au Chili, en mars 2018.

Aujourd'hui, agente d'accueil municipale à Santiago, « je gagne en une semaine au Chili ce que je gagnais en un mois au Venezuela », explique-t-elle.

La crise vénézuélienne et l’arrivée au Chili

Après la Colombie, le Pérou, le Brésil et l'Equateur, le Chili est le cinquième pays ayant accueilli le plus grand nombre de Vénézuéliens.

Depuis 2018, la communauté vénézuélienne représente le plus grand nombre d'étrangers dans le pays.

Fuyant la crise politique et économique dans leur pays, ils ont alors été encouragés à s'installer au Chili par le président de droite Sebastian Piñera (2018-2022), qui y voyait un moyen de dénoncer le régime de Nicolas Maduro.

Aujourd'hui, ils sont plus de 669.000 à s'être installés au Chili sans compter les immigrés ayant franchi la frontière illégalement dont le nombre est estimé à 250.000.

C'est le cas de Marelbys qui est arrivé au Chili en 2022 après plusieurs jours de voyage à pied et en bus.

Sur une population de 28 millions d'habitants, près de 7,9 millions de Vénézuéliens ont quitté leur pays confronté depuis plus de quinze ans à une grave crise économique.

Avec le départ de près de 30 % de la population, il s'agit de la plus grave crise migratoire de la décennie après la guerre en Syrie.

Les raisons de quitter le Venezuela

Pour ceux qui sont restés, la situation est catastrophique tant sur le plan politique qu'économique.

Après la mort d'Hugo Chavez en 2013, l'arrivée de son successeur Nicolas Maduro a considérablement détérioré les conditions de vie, d'abord par une répression particulièrement violente avec 18.612 détentions pour motifs politiques depuis 2014.

La présidence de Nicolas Maduro a surtout été un cataclysme économique.

Le pays a perdu 28 % de son poids économique de 2013 et a été confronté à une hyperinflation atteignant 130.060 % en 2018.

Après douze ans de récession, aujourd'hui 86,9 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, confrontée quotidiennement aux pénuries de nourriture et de médicaments.

Pour les Vénézuéliens, émigrer au Chili pouvait donc représenter une manière d’échapper à la pauvreté, aux pénuries, à la répression politique et à l’instabilité économique.

Les limites de l’attractivité chilienne

L’installation au Chili ne garantit toutefois pas une vie meilleure. Depuis son entrée en fonction en mars dernier, Sebastián Piñera, président du Chili, durcit les conditions de séjour des Haïtiens.

"Je rentre en Haïti parce que c'est difficile pour moi de trouver du travail... C'est pour cela que je m'en vais !", explique Kande, une migrante haïtienne sur le point de quitter le Chili.

Cette mesure de "retour volontaire" est entrée en vigueur le 17 octobre 2018, et le premier avion en direction de Port-au-Prince a décollé du Chili le 7 novembre 2018.

"Nous ne faisons que répondre à une demande humanitaire. Il y a uniquement des hommes et des femmes dans cet avion, pas d'enfants. Toutes ces personnes ont demandé à rentrer chez elles, puisqu'elles n'ont pas pu accomplir leur rêve, celui de trouver une vie meilleure au Chili", explique Rodrigo Ubilla, le secrétaire d'État chilien de l'Intérieur.

D'après un sondage de l'institut Cadem, 85 % des Chiliens approuvent les mesures du gouvernement, mais d'autres dénoncent des "avions de la honte", ou encore des "expulsions déguisées".

Une fois rentrés sur l'île, l'amertume et la colère prévalent, car ces Haïtiens ont aussi dû signer un document dans lequel ils s'engagent à ne pas revenir au Chili pendant neuf ans.

« Nous, les Haïtiens, nous sommes les plus humiliés au Chili. »

Migrants haïtiens : un très long et périlleux voyage avant l'expulsion

Le poids de l’immigration dans le débat politique chilien

Les étrangers représentent 8,8 % de la population du Chili, soit 1,6 million de personnes, selon les chiffres de 2024, le double d’il y a sept ans, avec l’arrivée en masse de Vénézuéliens.

Depuis lors, l’immigration est devenue, avec l’insécurité et l’économie, un des principaux sujets de la campagne pour les élections présidentielle et législatives du dimanche 16 novembre, qui a pris fin jeudi.

Le spot de campagne de José Antonio Kast est sans équivoque.

Il montre Milenka, la mère d’un camionneur assassiné en 2022 dans le nord du Chili, pleurer la mort de son fils.

« Byron Castillo a été assassiné par un groupe d’immigrants illégaux qui ont violé nos frontières et nos lois », explique le candidat du Parti républicain (extrême droite) à l’élection présidentielle au Chili, dans ce qui semble être un meeting où il est accompagné par la femme qui se dit décidée à voter pour lui.

La mort de Byron Castillo avait provoqué dans le pays une grève de camionneurs et des coupures de routes pour réclamer plus de sécurité et un contrôle migratoire plus strict.

Expulsion des étrangers

Au Chili, l'arrivée prochaine du président d'extrême droite José Antonio Kast préoccupe de nombreux migrants vénézuéliens.

Le candidat élu président du Chili le 14 décembre dernier a fait toute une campagne anti-immigration et propose d'expulser près de 330.000 migrants illégaux.

« J'ai peur qu'il nous expulse alors que nous n'avons nulle part où aller. Nous ne sommes pas bienvenus au Chili et le retour au Venezuela est extrêmement risqué », s'inquiète Marelbys.

Rester au Chili ou repartir ?

Alors samedi 3 janvier au matin, la nouvelle de l'arrestation de Nicolas Maduro a fait l'effet d'une bombe auprès des Vénézuéliens du Chili.

« J'ai eu tout de suite envie de rentrer au pays mais vu l'incertitude de la situation, il est préférable d'attendre », raconte Francis.

Même son de cloche pour Marelbys.

« Pour l'instant je préfère rester au Chili pour analyser la situation avant de revenir au Venezuela. Si jamais il y a un changement radical avec l'arrivée de María Corina Machado [figure principale de l'opposition, NDLR] ou d'un gouvernement de droite, là je rentrerai », explique la médecin.

« L'arrestation de Nicolas Maduro est une première étape, je m'en réjouis. Mais la présidente par intérim [Delcy Rodriguez, NDLR] est du même camp que lui donc ce n'est pas rassurant. Ce serait même dangereux pour moi de revenir au Venezuela. Je connais beaucoup de personnes qui sont parties du Chili juste après l'élection du nouveau président José Antonio Kast et qui ont été arrêtées à leur arrivée au Venezuela », indique Marelbys.

Avant la prise de pouvoir de José Antonio Kast en mars prochain, elle essaye par tous les moyens de régulariser sa situation en multipliant les lettres au gouvernement chilien.

Ces témoignages montrent que la décision d’émigrer au Chili dépend aussi de la possibilité de rester légalement dans le pays. L’emploi, le statut administratif, la sécurité et les conditions de retour peuvent modifier rapidement le projet migratoire.

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