Depuis 2015, le nombre de réfugiées prenant la route pour fuir les conflits ou les violences a augmenté.
Sur la route de l'exil, elles sont confrontées à la violence des passeurs ou des garde-frontières.
Nous nous intéressons aujourd'hui à l'expérience de ces femmes qui doivent fuir leur pays.
Depuis 2015, le nombre de femmes sur les routes de l’exil progresse.
Seules ou avec des enfants, elles viennent d’Afghanistan, de Syrie, d’Irak, de République Démocratique du Congo ou du Nigeria, et fuient pour beaucoup les violences de genre entraînées ou aggravées par les conflits dans leurs pays.
Mais leur voyage donne souvent lieu à de nouvelles agressions.
Les passeurs, d’abord, entre les mains desquels elles remettent leur vie, puis les garde-frontières des différents pays traversés, sont autant de menaces potentielles.
Pour ne pas afficher leur solitude, synonyme de vulnérabilité, elles se joignent souvent à des groupes qu’elles présentent comme leur famille.
Mais cette nouvelle situation de dépendance est également susceptible d’entraîner des violences.
Une fois arrivées en Europe, elles sont à nouveau exposées à la violence dans les camps et les centres d’accueil.
Et quand elles parviennent finalement à déposer une demande d’asile, elles s'exposent également au risque de la voir refuser, parce que leur récit n’aura pas été jugé crédible ou parce qu’elles n’auront pas de preuve des agressions qu’elles ont subies.
Ce qui les confronte à une nouvelle précarité.
Un cercle vicieux qui rend l’exil encore plus cruel pour ces femmes.
Quelles sont les routes migratoires les plus empruntées par les femmes ?
Comment font-elles face aux violences qu’elles subissent ?
Pourquoi les risques liés au genre ne sont-ils pas davantage pris en compte au moment des demandes d’asile ?
D'ailleurs, comment le droit prend-il en charge la question des violences de genre dans le parcours migratoire ?
La sexualité transactionnelle, le fait que des réfugiées soient forcées d'avoir des rapports sexuels, est un phénomène très fréquent.
Ca peut être avec des passeurs pour passer une frontière, ça peut être à l’intérieur d’un groupe de migrants, ou avec les forces de l’ordre qui gardent ces frontières.
Et même une fois arrivées dans un pays d’accueil, ces femmes isolées peuvent se voir proposer par des hommes un logement en échange d’un rapport sexuel.
Celles qui ont pour destination un pays en particulier doivent à nouveau tenter de franchir des frontières à l’intérieur de l’Union européenne, où elles sont le plus souvent refoulées au nom du Règlement Dublin.
Une réalité invisibilisée par les pouvoirs publics, qui assument plus facilement de fermer les frontières à des hommes présentés comme dangereux qu’à des femmes seules en quête de protection.
Dans le discours politico-médiatique il y a cette volonté de faire apparaitre les mouvements migratoires comme éminemment masculins.
Il est en effet plus facile de montrer des masses d’hommes qui paraitraient menaçantes pour légitimer des politiques migratoires et sécuritaires mortifères.
Violences dans les camps et centres d’accueil
Une fois arrivées, les femmes et les filles sont confrontées à une insécurité permanente dans les camps surpeuplés.
Les femmes et les filles ont expliqué que l’absence de verrous fonctionnels et d’intimité dans les toilettes, les sanitaires et les abris, ainsi que l’éclairage insuffisant, les éclats de violence fréquents et le manque d’aide de la police lors des incidents de sécurité faisaient augmenter les risques.
Les personnes interrogées ont pointé l’absence de systèmes permettant de prévenir la violence sexiste et d’y répondre.
Elles ont également indiqué que les autorités tournent souvent le dos aux survivantes qui veulent signaler des incidents ou les découragent de porter plainte, y compris lorsqu’il s’agit de viols.
Les travailleurs humanitaires ont précisé que même si la police arrêtait les auteurs de violences, ceux-ci seraient sans doute libérés le lendemain et réinstallés dans le camp, dans l’attente de leur procès.
Ils ont expliqué qu’à cause de la pénurie d’options d’hébergements sûrs tels que des abris sécurisés, il est impossible de protéger adéquatement les victimes de violences domestiques ou sexistes.
« La peur des représailles est énorme », a expliqué un représentant d’une autre agence humanitaire.

Cas des camps en Grèce
Au titre de la loi grecque, les femmes enceintes, les jeunes mères et les personnes ayant subi des actes de torture ou des violences sexuelles sont considérées comme « vulnérables ».
Les personnes sollicitant un rapprochement familial, pour la plupart des femmes ou des personnes considérées comme « vulnérables » au titre de la loi grecque, ne sont pas supposées séjourner sur les îles.
C’est cependant loin d’être la réalité.
Des femmes dans le camp de Skaramagas, près d’Athènes, ont déclaré à Amnesty qu’elles ne s’y sentaient pas en sécurité.
La vie sur le continent est également difficile pour les personnes qui cherchent refuge.
« Je passe la majeure partie de mon temps dans le conteneur parce que je ne me sens pas en sécurité.
Il y a beaucoup d’alcool dans le camp et des bagarres éclatent tous les jours.
Je ne sors jamais la nuit et je n’autorise pas mes enfants à rester dehors seuls, même s’ils restent proches.
La police n’intervient pas, et ne veut pas savoir ce qui se passe ici.
Personne ne nous protège.
En 2017, le HCR a reçu des informations selon lesquelles 622 personnes bloquées sur les îles grecques avaient été victimes de violences liées au genre.
Dans presque 30 pour cent des cas, les violences avaient eu lieu après l’arrivée de la personne en Grèce.
Aussi inquiétants que ces chiffres puissent être, la réalité est probablement bien pire car, pour diverses raisons, les violences sexuelles ne sont souvent pas signalées.
Depuis le début des années 2000, la Grèce est le point d’entrée principal pour les réfugié.e.s, les demandeurs.deuses d’asile et les migrant.e.s en quête de sécurité dans l’Union européenne (UE).
En 2015, près d’un million de demandeurs.deuses d’asile, provenant principalement de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan,ont traversé la Turquie en direction des îles grecques.
Pour mener à bien l’accord européen signé avec la Turquie, les autorités grecques, avec le soutien de l’Union Européenne et de ses États membres, ont mis en place une politique d’endiguement dans les îles, destinée à empêcher les demandeurs.deuses d’asile de se déplacer vers le continent et au-delà, et pour permettre des retours forcés en Turquie.
Alors que la déclaration UE-Turquie n’exige pas explicitement le maintien des demandeurs.deuses d’asile sur les îles, les responsables de l’UE et de la Grèce citent la mise en œuvre de l’accord comme une justification de la politique d’endiguement.
À moins que et jusqu’à ce qu’un demandeur.deuse d’asile ne soit admis dans le système d’asile grec et ne soit autorisé à présenter une demande formelle, il doit rester sur les îles ; cinq îles sont concernées (Lesbos, Chios, Samos, Kos et Leros).
La politique d’endiguement a entraîné d’importantes tensions sur les îles, en plus de la détérioration des conditions de vie.
La capacité maximale des installations hotspots, financées par l’Union Européenne, sur les cinq îles principales recevant demandeurs.deuses d’asile et migrant.e.s est toujours de 6 338 alors que le nombre total de personnes vivant dans ces installations est de plus de 13 000.
Le camp a été installé en 2011 sur un ancien site militaire.
Du fait de la surpopulation, une extension a été faite à proximité mais sans aménagements adéquats.
Le camp est géré par le gouvernement grec, la sécurité assurée par la police grecque.
La coordination des activités est faite par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR), avec un certain nombre d’associations autorisées à intervenir dans le camp (sélectionnées sur appels à projets) dont la plus présente est EuroRelief,une ONG grecque fondée par des Mormons.
Le camp s’étale sur 48 km2.
Durant notre visite, il accueillait 7 352 migrant.e.s (29% de mineur.e.s, 22% de femmes, 49% d’hommes) ; environ 1 500 enfants dont 159 enfants non accompagnés ; 58 nationalités.
La capacité d’accueil est de 3 000 personnes.
Le camp est donc surpeuplé, avec toujours des entrants et peu de départs (depuis le début de l’année, seulement 250 « retours » vers la Turquie).
Si l’on compare à période équivalente par rapport à 2017, c’est 4 fois plus de personnes qui sont arrivées sur la période janvier-avril.
| Élément | Donnée |
|---|---|
| Capacité maximale des hotspots | 6 338 |
| Personnes vivant dans ces installations | plus de 13 000 |
| Capacité d’accueil du camp | 3 000 personnes |
| Occupants lors de la visite | 7 352 |
| Femmes | 22% |
| Mineur.e.s | 29% |
| Hommes | 49% |
Zones réservées et hébergement des personnes vulnérables
Il y des zones réservées pour les personnes les plus vulnérables : une zone familles vulnérables (notamment parents isolés), une zone femmes seules (actuellement 299 femmes pour une capacité d’accueil de 80),une zone enfants (moins de 18 ans) non accompagnés.
Celles et ceux qui arrivent maintenant sur l’île (encore 200 à 250 arrivées par jour) sont amené.e.s sur un autre camp, plus au nord de l’île avant d’être transféré.e.s à Moria.
Des espaces sont recherchés pour agrandir le camp ; mais dans le cadre légal actuel, il n’est pas possible de louer d’autres espaces à proximité.
Eva Cossé, chercheuse pour les droits humains en Europe occidentale, est particulièrement impliquée sur le terrain, et mène régulièrement des missions dans les différents camps en Grèce.
Les missions consistent à recueillir des données à partir d’observations de terrain et d’entretiens avec des femmes, des hommes et des enfants demandeurs d’asile, ainsi qu’avec des associations impliquées sur place et des activistes locaux.
Un travail spécifique sur la situation des femmes et des filles a été mené en novembre 2017 : 25 femmes et filles en quête d’asile ont été interrogées, certaines d’entre elles jeunes de 13 ans, vivant dans le «hotspot » de Moria à Lesbos.
Des missions sont ainsi fréquemment menées sur ce camp par Human Rights Watch.
La vie d'un nain; miner, bâtir, combattre ! - Aventure The Lord of the Rings: Return to Moria Ep 12
Femmes seules, adolescentes et violences sexuelles
Les demandeuses d’asile et les migrantes sont nombreuses à avoir subi des violences sexuelles, entre autres, dans leur pays d’origine ou au cours de leur voyage vers la Grèce.
Les règles grecques qui régissent les sites de réception voudraient que les femmes voyageant seules soient hébergées dans des zones séparées et clôturées, au sein du camp de Moria.
Human Rights Watch a constaté que des femmes seules vivaient en dehors de ces zones, y compris dans les deux oliveraies.
Selon les dires de nombreuses femmes, le discours tenu est qu’il n’y a plus de place dans les zones protégées, et qu’elles ne pourront y être hébergées qu’après le départ d’autres femmes.
Les filles non accompagnées devraient elles aussi être hébergées dans des zones distinctes sécurisées.
À Moria, une « zone sécurisée » accueille à la fois les garçons et les filles non accompagnés âgés respectivement de moins de 14 ans et de moins de 18 ans.
« Un jour, je suis allée seule aux toilettes. Un garçon est arrivé et a voulu ouvrir la porte pour entrer », a raconté Salma, 16 ans, en provenance d’Afghanistan.
« J’ai fait du bruit pour signaler que j’étais là, mais il a continué. »
Les sœurs ont dit qu’elles se sentent généralement en sécurité dans cette zone, parce qu’elles sont ensemble.
« Mais je ne sais pas comment se sentent celles qui vivent seules », a ajouté Afri, âgée de 17 ans.
Human Rights Watch s’est entretenu avec cinq femmes voyageant seules, dont deux femmes enceintes et deux atteintes de maladie grave.
Certaines ont dormi jusqu’à neuf jours dehors, sans abri, dans le camp de Moria.
Elles ont expliqué qu’on leur avait dit qu’elles ne pouvaient avoir de tente, parce qu’elles auraient dû être hébergées dans la zone réservée aux femmes seules.
D’autres femmes, dont certaines accompagnées d’enfants de moins de 18 ans, ont dit qu’elles avaient passé plusieurs nuits dehors, sans abri, à leur arrivée à Moria.
Les deux sœurs non accompagnées ont raconté avoir dormi à l’extérieur une nuit avant d’obtenir un hébergement.
Les femmes seules vivant dans des tentes parmi des abris destinés à des hommes célibataires et à des familles sans liens de parenté avec elles ont dit qu’elles se sentaient particulièrement vulnérables au harcèlement et aux violences sexuelles.
Zainab, âgée de 20 ans, venue d’Afghanistan, vit seule dans le camp de Moria avec son fils de 2 ans.
Elle a raconté qu’un homme célibataire installé dans une tente voisine rôdait souvent autour de son abri : « Un jour, il est venu et m’a dit que je devais coucher avec lui.
J’ai dit non.
Il a essayé de m’étrangler, alors, j’ai voulu crier.
Il m’a repoussée et m’a dit “tu dois me dire que tu m’aimes, que tu veux être avec moi.”
J’ai dit “OK, OK, je veux être avec toi”, puis je me suis enfuie...
J’ai pensé que si je changeais d’emplacement [dans le camp], ce serait encore pire.
Même les femmes qui vivent dans les emplacements désignés ont affirmé ne pas s’y sentir en sécurité, parce que n’importe qui peut y accéder, y compris des hommes, et par ailleurs, les adolescents occupent une zone immédiatement adjacente.
Elles ont dit être victimes de harcèlement sexuel dès qu’elles sortent de leur périmètre.
Mina, âgée de 21 ans, en provenance d’Afghanistan, a dit que les autorités ne réagissaient pas lorsqu’elle signalait des actes de harcèlement ou de violence.
« Le mois dernier, vers 23 heures, lorsque j’ai voulu rentrer [dans ma zone], un homme s’est approché et a commencé à me toucher partout.
Les femmes handicapées rencontrent des difficultés supplémentaires pour accéder aux sanitaires.
Samiya a raconté que son attelle jambière s’est cassée en cours de route, ce qui réduit encore davantage sa mobilité.
« C’est trop difficile, pour moi, d’aller aux toilettes.
Il faut que deux personnes m’accompagnent », a-t-elle poursuivi.
Samiya a expliqué que la tente qui lui a été attribuée est trop éloignée des sanitaires, mais le personnel du camp a refusé de lui en accorder une autre, plus proche.
« Depuis mon arrivée [il y a 11 jours], je n’ai pas pris une seule douche, car c’est trop loin », a-t-elle ajouté.
« Je me suis installée dans une tente avec des membres de ma famille, pour me rapprocher des toilettes, mais elles restent trop éloignées...
Autonomisation des femmes et soutien concret
Cet article se penche sur la mesure dans laquelle le processus migratoire, grâce à des interventions sociales adéquates, peut accroître l’autonomisation des femmes immigrées et leur offrir le même accès que les hommes aux droits humains.
Pour illustrer la situation plus en détail, cet article prend l’exemple de femmes congolaises dans un camp de réfugiés en Zambie et se penche notamment sur les questions de la sécurité personnelle et sur le contrôle et la distribution des denrées alimentaires et des revenus familiaux.
Cet exemple très ciblé sur un camp de réfugiés est toutefois pertinent pour illustrer la situation des droits des femmes au sein de toutes les populations immigrées.
Sarah Longwe a été présidente de FEMNET, un réseau de développement et de communication des femmes africaines en Zambie, à Lusaka.
Introduction
À des degrés divers, les femmes dans le monde entier sont éduquées de façon à se contenter d’une position subordonnée au sein de la société.
Celle de l’homme, en tant que chef de famille, se reflète dans la politique, un secteur à dominante masculine.
La répartition du travail entre les sexes est injuste, les femmes travaillant le plus et les hommes étant davantage rémunérés.
Les femmes ne peuvent pas autant exercer leurs droits humains que les hommes du fait des discriminations sexuelles dans les coutumes sociales, les pratiques administratives gouvernementales et parfois même légales.
Le féminisme naît de l’autonomisation des femmes lorsque ces dernières reconnaissent leur subordination et s’engagent à agir en faveur de l’égalité des sexes.
Les femmes ont du mal à reconnaître leur subordination du fait qu’elles ont été éduquées de façon à croire que leur position par rapport à celle des hommes est normale et naturelle, qu’elle procède de l’ordre social, voire même divin.
Une socialisation ainsi acceptée sans discussion conduit la majorité des femmes à approuver leur propre subordination, voire même à y contribuer.
Il est de ce fait plus aisé de reconnaître des cas de discrimination sexuelle en se tournant vers une autre culture ou, au sein de sa propre culture, en éprouvant le choc culturel provoqué par une dislocation sociale induisant un changement dans les rapports entre les hommes et les femmes.
Une telle dislocation des rapports entre les hommes et les femmes peut très probablement se rencontrer au sein d’une population émigrée se trouvant aux prises avec une nouvelle culture impliquant de nouveaux rapports sociaux et productifs.
Dans un tel cas, soit les femmes risquent d’être poussées dans une situation scandaleuse par la dégradation de leur position, soit les hommes risquent de ressentir comme un affront que la position des femmes s’améliore.
Dans cet article, nous présenterons l’exemple de femmes dans le camp de réfugiés de Mwaba au nord de la Zambie, où nombre de ressortissants de la tribu des Lububas ont fui après avoir traversé la frontière du Congo afin d’échapper aux luttes intestines que se livrent les milices de différents seigneurs de la guerre.1
Nous verrons dans quelle mesure la migration a contribué à accentuer la subordination des femmes, mais nous nous pencherons aussi sur ce que l’éducation peut apporter pour améliorer l’autonomie des femmes.
Les rapports entre les hommes et les femmes dans le pays d’origine
Si l’on se penche sur les rapports qu’entretiennent traditionnellement les hommes et les femmes lububas dans leur pays d’origine, le Congo, nous nous apercevons qu’il existe une répartition du travail au niveau de la production, de la distribution et du contrôle des denrées alimentaires.
La femme est traditionnellement chargée de toutes les tâches domestiques, non seulement de faire la cuisine, mais aussi de produire des denrées pour l’autoconsommation: cultures de légumes, d’arachides et de manioc, élevage de poulets, etc.
Le mari, qui peut être polygame, fournit comme denrées alimentaires les produits de la chasse et de la pêche, et gagne parfois un peu d’argent en faisant du commerce.
L’époux est également responsable de vendre le produit des cultures de rapport, même si sa femme et ses enfants ont principalement contribué à leur production.
Le mari est le chef de famille, et c’est donc à lui qu’il incombe de prendre les décisions économiques touchant le foyer.
Il contrôle tout excédent vendu pour de l’argent.
Si le mari se rend dans une ville proche pour vendre au marché de la volaille ou du manioc, c’est lui qui décidera de la façon dont seront dépensées les recettes.
Il pourra acheter du matériel agricole, mais il aura tout autant la liberté de gaspiller son argent à boire de la bière ou à entretenir des petites amies.
Il se peut même qu’il rentre avec une épouse supplémentaire pour laquelle il aura payé une lobola (dot que verse le fiancé).
Par conséquent, dans la société patriarcale lububa, la femme est très soumise, sexuellement, socialement et économiquement.
Néanmoins, elle possède un certain degré d’indépendance économique au sein du foyer.
Elle est responsable de l’économie domestique de subsistance, elle doit nourrir la famille et distribuer la nourriture entre ses membres.
La femme fait «bouillir la marmite», et il ne viendrait jamais à l’idée d’un époux, aussi dominateur soit-il, de s’immiscer dans ses affaires.
Quand un homme a plusieurs épouses, chacune possédant une propriété et une petite ferme, toutes les épouses, notamment l’aînée, peuvent même atteindre un degré d’indépendance élevé.
Dans les limites d’un système patriarcal, l’épouse peut même d’une certaine manière dominer, ou tout au moins manipuler, un époux potentiellement imprévisible.
Rapports de genre dans le camp
Les rapports entre hommes et femmes dans le pays d’accueil
Il est plus courant dans d’autres régions du monde que des groupes émigrent dans une société d’accueil où les rapports entre les hommes et les femmes sont très différents - souvent plus équitables.
Dans une telle situation, des tensions apparaissent autour de la question de savoir si dans une «culture de ghetto» le système traditionnel de subordination de la femme peut subsister, même au sein d’une société d’accueil ou la position sociale et juridique de la femme est meilleure.
L’exemple particulier des Lububas est en cela utile que les relations entre hommes et femmes au nord de la frontière, au Congo, ressemblent à celles que l’on rencontre au sud, en Zambie, où se trouve le camp de Mwaba.
Dans ce camp en Zambie, les tensions entre les sexes ne sont pas le résultat de traditions différentes imposées par la société d’accueil qui n’est pas non plus hostile à l’égard des réfugiés et ne les discriminent pas.
Au contraire, elles relèvent de deux autres facteurs: d’une part, de la vie dans un camp relativement urbain, par rapport à l’existence antérieure des réfugiés dans la forêt du Congo, et d’autre part, de la dépendance des distributions de nourriture du programme World Food, les réfugiés ne subvenant plus à leurs besoins alimentaires par la chasse, la pêche ou les cultures vivrières.
Dans quelle mesure les rapports entre les hommes et les femmes ont-ils changé après l’émigration?
La détérioration des rapports entre les hommes et les femmes dans le camp de réfugiés de Mwaba est due au fait que les femmes ont cessé de produire les denrées alimentaires pour la famille.
À présent, elles sont devenues dépendantes des rations hebdomadaires de sel, d’huile, de haricots et de maïs qui leur sont distribuées pour la famille.
Cette dépendance du programme World Food accroît la dépendance de l’épouse à l’égard de son mari.
Il la domine davantage tout en se soustrayant davantage à son contrôle.
La subordination accrue de la femme se manifeste sous différents aspects: à l’extérieur, il semble qu’elle soit la conséquence d’une décision de l’administration du camp qui a décrété que le chef de famille, par exemple le mari (sauf dans le cas des veuves et des mères célibataires, elles-mêmes chefs de famille), irait chercher les rations de nourriture.
Cette décision est non seulement due à l’orientation patriarcale des occidentaux qui prennent les principales décisions administratives dans le camp, mais aussi au fait qu’ils ne comprennent pas entièrement le rôle du chef de famille lububa.
D’un seul coup, l’époux contrôle toute la nourriture.
Il peut décider de la façon de la répartir entre ses femmes et au sein du foyer.
Une seule décision a suffi à détruire la «marmite de l’épouse».
La situation se complique toutefois encore plus du fait que la ration de nourriture ne sert pas seulement à la subsistance, mais se compose aussi d’un excédent pouvant être vendu aux Zambiens du voisinage de façon à permettre aux réfugiés d’acheter d’autres produits de base comme du sucre, du savon ou des vêtements.
En outre, les Lububas doivent vendre ou troquer la majeure partie du maïs pour se procurer du manioc, leur aliment de base.
Traditionnellement, le mari était chargé de vendre les denrées excédentaires.
Dans cette nouvelle situation il n’existe plus de nette distinction entre denrées de consommation et excédentaires.
C’est désormais à l’époux de faire la différence.
Ce flou signifie dans la pratique qu’un époux malhonnête peut à présent vendre l’entière ration de nourriture et dépenser le produit de sa vente pour s’acheter de la bière, des articles de luxe et entretenir ses petites amies pendant que sa famille est réduite à mendier ou à mourir de faim.
Prenant conscience de ces bouleversements dans les rapports entre les hommes et les femmes, et de l’accroissement consécutif de la subordination de ces dernières, l’administration du camp a modifié le règlement de sorte qu’à l’avenir, les femmes, à qui l’on distribue les tickets de rationnement, aillent chercher les rations de vivres.
La situation n’en a pas changé pour autant car la distinction entre les denrées destinées à la consommation et les excédents destinés à la vente n’est plus définie par leur appartenance à différentes sphères de production.
Même lorsque les femmes vont chercher les rations, leurs époux conservent le pouvoir de décider de la répartition et de vendre les excédents.
En un mot, ils peuvent prendre un sac de sel en prétendant qu’il s’agit de «leur» sel et aller le vendre pour s’acheter de la bière.
En outre, la distribution de tickets de rationnement donne aux femmes un surcroît de travail pour réunir la nourriture qu’elles doivent parfois transporter sur trois kilomètres.
Lorsqu’elles vont chercher les vivres, elles risquent aussi de se faire agresser, de se faire voler et même de se faire violer.
Cette nouvelle situation nous permet de voir dans quelle mesure la dislocation des rapports traditionnels entre les hommes et les femmes, résultant des changements dans le mode d’approvisionnement et de distribution de la nourriture, a affaibli la position des femmes et donné aux hommes davantage de pouvoir.
Toutefois, au sein d’un système patriarcal, les hommes peuvent plus facilement tirer profit des vides qui se créent au niveau de la répartition des pouvoirs en s’arrogeant rapidement des privilèges et en comblant ainsi ces vides.
Comment les femmes pourraient-elles mieux tirer parti de la situation?
Pourraient-elles garder le contrôle de la «marmite»?
Pourraientelles tirer avantage de la dislocation des rapports entre hommes et femmes induite par la migration afin de contrôler les excédents alimentaires et les revenus en argent?
Perdantes au départ, peuventelles à présent riposter et s’organiser pour rétablir l’équilibre des forces?
Telles sont les questions que nous allons aborder en examinant de plus près deux types d’éducation des femmes, l’un visant à les subordonner, l’autre à les autonomiser.
Éducation conservatrice et éducation radicale
Par éducation, nous n’entendons pas scolarité.
Les femmes lububas ont encore moins eu accès à la scolarité formelle que les hommes.
Si elles ont jamais été inscrites dans des écoles primaires du gouvernement ou de missionnaires, elles ont arrêté leur scolarité bien avant la fin de la quatrième, souvent parce qu’elles étaient enceintes ou qu’on les avait vendu comme épouses, dans le cadre de mariages arrangés.
Bien entendu, quelques filles ont poursuivi leur scolarité jusqu’au bout du primaire et sont entrées au secondaire, mais celles-ci ne reviennent jamais vivre au village.
Éduquée à la vie urbaine, elles cherchent du travail en ville et peut-être aussi de riches époux.
En tout cas, l’école ne leur a pas offert une éducation visant à l’égalité des sexes ou un environnement dans lequel les femmes possèdent des droits égaux à ceux des hommes.
Au contraire, les rapports entre les filles et les garçons à l’école reflètent ceux que l’on constate dans les villages: les garçons sont favorisés en sciences et en mathématiques, ils dominent les filles dans les écoles mixtes, les enseignantes sont subordonnées à leurs collègues masculins, etc.
Au foyer, l’homme est chef de famille, à l’école il est directeur.
Les relations entre hommes et femmes au sein du foyer sont le reflet fidèle de ce que l’on peut constater dans les établissements scolaires.
Toutefois l’éducation aux rôles traditionnels régissant les rapports entre hommes et femmes, à savoir la forme locale de subordination féminine acceptée sur place, est transmise par la famille, les danses et cérémonies traditionnelles, voire même par l’Église chrétienne.
Éduquer les femmes à la subordination est une facette implicite et incontestée qui se retrouve dans tous les domaines de la vie quotidienne.
Cette éducation est une socialisation aux coutumes, croyances et normes, la subordination des femmes étant un élément incontesté de leur socialisation à la vie adulte.
La socialisation conservatrice sert à reproduire les schémas historiques et actuels des rapports entre les hommes et les femmes, et à reproduire tous les rapports sociaux et productifs entre les générations.
C’est notamment dans des périodes de grands troubles sociaux que les traditions de l’éducation conservatrice se trouvent bouleversées.
De la même manière que l’éducation conservatrice sert à reproduire les schémas d’une société statique, l’éducation radicale est conçue pour une société en mutation, voire même comme un moyen de changer la société.
L’objectif de l’éducation radicale consiste à produire une nouvelle génération, différente de la précédente et meilleure qu’elle.
Elle vise aussi de la même manière à remettre en question toute tradition et toute stabilité, et à apprendre à la génération à s’adapter au changement et à être capable de provoquer un changement.
Cependant, les femmes lububas du camp de réfugiés de Mwaba ont uniquement reçu une éducation conservatrice qui leur a appris à connaître leur place...
Structures d’accueil et initiatives solidaires
« Nous venons en aide à plus de 1 000 femmes chaque année, nous essayons de leur apporter des solutions temporaires d’hébergement pendant leur transit, car presque toutes ont l’intention de gagner la Grande-Bretagne.
« On a d’abord décidé d’ouvrir deux lieux pour les femmes en 2015 au camp du Basroch, à Grande Synthe, au moment où il y a eu une forte augmentation des éxilés dans la région, alors même qu’il y avait peu d’aide de l’État.
On a d’abord ouvert une yourte pour permettre de répondre à des besoins aussi divers que recharger les portables, recevoir des cours de langue et tout simplement pouvoir se poser un moment.
Peu à peu, dans ces lieux de soutien matériel, les langues se sont déliées et d’autres besoins sont apparus.
Depuis 2017, l’association compte une deuxième antenne à Calais, animée également par des bénévoles.
Le Centre accueille des femmes et des filles particulièrement vulnérables et fonctionne en interaction avec d’autres structures de proximité.
Le Centre reçoit en moyenne 100 femmes par jour ; il se fait connaître de bouche à oreille.
Médecins Sans Frontières est partenaire, notamment pour un accompagnement sur les cas de violence sexuelle (gender-based violence, domestic violence).
Le personnel est composé de deux employés et de trois volontaires.
Le Centre est auto-géré ; une assemblée se réunit toutes les deux semaines pour des discussions et prises de décision.
Des règles communes ont été définies ; en cas de manquement aux règles à répétition (3 fois), une personne est éjectée.
Il y a une politique de protection des droits des enfants très stricte.
Tous les habitants doivent participer aux activités communes au moins une fois par semaine.
Le Centre a mis en place un certain nombre d’activités, gérées par les habitant.e.s, et mobilisant des intervenants extérieurs (volontaires).
Le projet permet de démontrer qu’il y a des solutions d’hébergement collectif faisables en solution alternative aux camps, à un coût nettement inférieur.
Les estimations faites par les personnes en charge du collectif estiment que le différentiel de coût est de 1 à 10, notamment du fait que les camps étant situés dans des zones isolées, l’alimentation et l’équipement des personnes coûte très cher.
Le coût estimé pour l’alimentation dans le centre est de 1€ par personne, par jour.
Des comptes sont rendus chaque année aux donateurs.
Un compte en banque est ouvert (statut associatif).
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