La composante féminine des migrations au sein de l’Europe est importante dès le milieu du xixe siècle. Pourtant, l’histoire des migrations a longtemps accordé davantage d’attention aux hommes immigrés qu’aux femmes, alors même que celles-ci ont participé de manière décisive aux mobilités européennes, au travail salarié et aux trajectoires d’exil.
Les recherches associées à Philippe Rygiel permettent d’étudier ces déplacements en tenant compte des rapports sociaux de sexe, des politiques de contrôle, des besoins du marché du travail et des formes particulières de vulnérabilité auxquelles les femmes migrantes et réfugiées sont exposées.
Les migrations féminines européennes au xixe siècle
Suissesses et Luxembourgeoises sont alors nombreuses dans les grandes villes européennes à être employées dans les maisons bourgeoises. Ces migrations sont encouragées, voire organisées, par les États et les patronats nationaux.
Au début du xxe siècle, l’Allemagne recrute des dizaines de milliers d’ouvrières agricoles polonaises en provenance d’Autriche-Hongrie ou de l’Empire russe ; dans l’entre-deux-guerres, les fermes françaises font massivement appel aux migrantes de Pologne ou de Tchécoslovaquie.
Les femmes constituent en France, plus important pays d’immigration de l’entre-deux-guerres, environ 40 % des populations étrangères résidentes.
Cette présence féminine ne se limite donc pas aux migrations familiales. Elle comprend des travailleuses seules, des ouvrières agricoles, des employées de maison et des femmes engagées dans des secteurs indispensables au fonctionnement des sociétés européennes.
Une immigration pensée d’abord autour de la main-d’œuvre masculine
La présence de ces travailleuses fait cependant l’objet de peu de débats, au contraire de celle des hommes immigrés.
En effet, l’enjeu premier de l’immigration pour les États de l’ouest de l’Europe est, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale au moins, de fournir une main-d’œuvre masculine pour les industries en croissance.
Celle-ci provient de régions de plus en plus éloignées des zones de production, parfois de périphéries dominées (Irlandais en Angleterre ou Polonais en Allemagne), ou de pays étrangers.
La France, la Belgique, la Suisse, l’Angleterre abritent ainsi durant l’entre-deux-guerres d’importantes populations étrangères.
Quoique suscitant moins d’intérêt, les migrations féminines n’en sont pas moins régulées, et de manière spécifique.
| Période | Principales formes de migration féminine | Espaces concernés |
|---|---|---|
| Milieu du xixe siècle | Emploi dans les maisons bourgeoises | Grandes villes européennes |
| Début du xxe siècle | Travail agricole | Allemagne, Autriche-Hongrie, Empire russe |
| Entre-deux-guerres | Travail agricole et immigration salariée | France, Pologne, Tchécoslovaquie |
| Premières décennies d’après-guerre | Travail domestique, industrie et services | Europe occidentale |
| Depuis les années 1990 | Travail domestique, aide à la personne, exil et demande d’asile | Europe |
Le contrôle spécifique de la mobilité des femmes
Le xixe siècle est marqué par les entraves posées à la mobilité des femmes, alors que la liberté de franchir les frontières devient peu à peu une norme pour les hommes européens.
Le statut des femmes (mineures légales, absence de droits civils et civiques, assignation aux fonctions reproductives) le justifie.
La loi espagnole de 1907 accorde ainsi à tous les citoyens espagnols le droit de quitter le territoire national, mais le refuse aux femmes non accompagnées.
Ces restrictions montrent que la mobilité n’est pas seulement une question administrative ou économique. Elle dépend également de la place accordée aux femmes dans l’ordre juridique et social.
Davantage perçues comme proies des proxénètes que comme sujets politiques par les administrations et les organisations charitables, leurs engagements et leurs activités sont moins étroitement surveillés que ceux des hommes.
Cette perception produit une contradiction durable. Les femmes sont considérées comme vulnérables et doivent être protégées, mais elles sont aussi privées d’autonomie et rarement reconnues comme des actrices politiques de leur propre migration.
Travail, autonomie et migrations féminines après la Seconde Guerre mondiale
Les premières décennies d’après-guerre prolongent plusieurs tendances antérieures.
Les femmes sont nombreuses parmi les migrants qui rejoignent les États prospères de l’ouest de l’Europe - dont la Suède et le Danemark devenus pays d’immigration - et des courants migratoires féminins autonomes peuvent être aisément repérés.
Les femmes baltes sont nombreuses au sein du personnel des sanatoriums anglais, la « bonne espagnole » est un personnage familier de la France des Trente Glorieuses et les ouvrières italiennes sont très présentes dans l’industrie de transformation allemande.

Ces exemples révèlent la diversité des emplois occupés par les migrantes. Elles travaillent dans les services domestiques, les établissements de soins, les sanatoriums et l’industrie de transformation.
Pour les États cependant, l’enjeu demeure de trouver les travailleurs demandés par un secteur manufacturier en expansion et de bâtir ou rebâtir des villes en croissance rapide.
Les politiques migratoires restent donc étroitement liées aux besoins économiques. La participation des femmes au développement des sociétés européennes est réelle, mais elle est souvent abordée à travers les fonctions professionnelles qui leur sont assignées plutôt qu’à travers leurs droits, leurs choix ou leurs parcours individuels.
Le tournant des années 1970 : fermeture des frontières et transformation du débat
Depuis une trentaine d’années les termes du débat public ont changé.
Le durcissement des politiques d’immigration depuis les années 1970, la désindustrialisation inégale des sociétés européennes, les violents déchirements d’États situés aux portes de l’Europe ont contribué à placer au centre des débats l’accueil des étrangers, la possibilité de leur intégration.
Progressivement les portes des pays européens se ferment : politique de quotas en Autriche en Suisse en 1973, arrêt officiel de l’immigration économique en Allemagne (1973), prime au retour en France (1977).
Cette évolution modifie les conditions d’entrée et de séjour pour l’ensemble des migrants. Elle contribue également à rendre plus visibles les situations de précarité, de dépendance administrative et d’exploitation auxquelles les femmes peuvent être confrontées.
La migration est-ouest depuis les années 1990
Avec la chute du mur, on assiste à une intensification de la migration est/ouest depuis les années 1990.
Lorsque les visas sont nécessaires, des filières mafieuses de trafic de femmes contraintes à l’émigration et la prostitution traversent le continent.
La mobilité féminine se trouve ainsi prise entre deux réalités. D’un côté, les transformations politiques européennes favorisent de nouveaux déplacements ; de l’autre, les restrictions de visas et la fermeture des frontières rendent certaines femmes dépendantes de réseaux clandestins.
Une directive européenne de 2004 incite ainsi les États membres à délivrer des titres de séjour aux femmes qui dénonceraient les hommes se livrant à la traite d’êtres humains.
Cette mesure associe la lutte contre la traite à la possibilité, pour les victimes, d’obtenir une protection administrative. Elle reconnaît indirectement que la dépendance au statut de séjour peut empêcher les femmes de dénoncer les violences subies.
L’élargissement de l’Union européenne et le travail du care
Par ailleurs, l’extension de l’Union européenne (UE) à la Roumanie et Bulgarie s’est traduite par une migration significative de femmes employées pour des travaux domestiques ou d’aide à la personne.
Ces migrations s’inscrivent dans une division européenne du travail qui repose largement sur la demande de services domestiques et d’aide à la personne dans les États les plus prospères.
Le travail effectué par ces femmes répond à des besoins sociaux essentiels, mais il reste souvent associé à des emplois peu reconnus et à des conditions de dépendance économique ou administrative.
Schengen, Dublin et le déplacement des frontières
Alors que la création de l’espace Schengen (1995) permet la libre circulation des personnes au sein des États membres, les frontières sont reportées sur les contours de l’Europe et l’accès au statut de réfugié devient plus difficile (accords de Dublin en 1990 et Dublin-2 en 2003).

La libre circulation au sein de l’espace Schengen ne signifie donc pas une ouverture générale des frontières européennes. Elle s’accompagne d’un renforcement des contrôles aux frontières extérieures et de règles destinées à déterminer l’État responsable de l’examen d’une demande d’asile.
Pour les femmes réfugiées et demandeuses d’asile, ces dispositifs peuvent s’ajouter aux obstacles liés aux violences, à la précarité, à l’absence de ressources et à la difficulté de faire reconnaître des persécutions spécifiques.
Femmes réfugiées, violences sexuelles et droit d’asile
Parmi les populations réfugiées et demandeuses d’asile, les femmes se trouvent dans des situations de plus grande vulnérabilité du fait de la violence sexuelle.
Celle-ci est signalée dès 1991 par le Haut-Commissariat aux réfugiés qui appelle les États à considérer les femmes comme un groupe spécifique.
Pourtant, les autorités des différents États européens reconnaissent difficilement les violences et persécutions de genre comme motif suffisant d’asile.
La reconnaissance juridique des persécutions de genre se heurte ainsi à la conception traditionnelle du réfugié politique. Les violences sexuelles, les violences domestiques et les mutilations peuvent être difficiles à établir, à documenter et à rattacher à la définition administrative de la persécution.
Plusieurs pays européens, dont l’Allemagne, ont néanmoins accordé le statut de réfugiées à des femmes témoignant d’excisions, de viols ou de violences domestiques.
Ces décisions montrent une évolution progressive de l’interprétation du droit d’asile. Elles soulignent également l’importance des récits individuels et de la capacité des administrations à prendre en compte les expériences de violence liées au genre.
MadPrime : La migration des femmes en Europe
La guerre en Syrie et les représentations différenciées des réfugiés
La guerre en Syrie et l’afflux de réfugiés a attisé des peurs déjà prégnantes dans de nombreux pays européens, quant à leur nombre, leur pauvreté, leur religion et l’éventuelle infiltration par des islamistes.
Ces représentations ne concernent pas les hommes et les femmes de la même manière.
Tandis qu’on prête aux hommes, dont la religion musulmane est mise en avant, une misogynie indépassable incompatible avec le mode de vie européen, les femmes sont perçues plus positivement pour peu qu’elles soient affranchies des hommes de même origine et détachées de la culture qu’ils incarnent.
La figure de la femme réfugiée devient alors l’objet d’une sélection symbolique. Elle est davantage acceptée lorsqu’elle correspond à l’image d’une victime séparée de son environnement culturel, tandis que les hommes sont plus souvent associés à la menace, à la domination et à l’incompatibilité culturelle.
Cette opposition entre hommes et femmes repose sur des représentations genrées de l’altérité. Elle ne décrit pas seulement les expériences vécues par les personnes réfugiées ; elle influence aussi la manière dont elles sont perçues par les sociétés d’accueil et les institutions.
Philippe Rygiel et l’histoire genrée des migrations
Les travaux de Philippe Rygiel s’inscrivent dans une histoire des migrations attentive aux pratiques administratives, aux politiques de sélection, aux circulations et aux rapports sociaux de sexe.
Ses recherches abordent notamment la sélection des migrants en Occident, le traitement des dossiers de séjour et de travail des étrangers en France, les migrations blanches, les filières migratoires et le marché du travail.
Cette approche permet de relier plusieurs dimensions souvent séparées : la mobilité des travailleuses, la réglementation des frontières, les catégories administratives, les représentations du genre et les parcours d’exil.
| Titre | Auteur ou auteurs | Année |
|---|---|---|
| Le bon grain et l'ivraie: la sélection des migrants en Occident, 1880-1939 | P Rygiel | 2008 |
| Exilé(e)s | P Rygiel | 2008 |
| Le temps des migrations blanches | P Rygiel | 2007 |
| Genre et travail migrant. Mondes atlantiques | M Manuela, R Philippe | 2009 |
| Rapports sociaux de sexe et immigration-Mondes atlantiques, XIXe-XXe siècles | N Lillo, P Rygiel | 2006 |
| Genre, filières migratoires et marché du travail. Acteurs et institutions de la société civile en Europe au XXe siècle | M Martini, P Rygiel | 2010 |
| Politique et administration du genre en migration: mondes atlantiques, XIXe-XXe siècles | P Rygiel | 2011 |
| Images et représentations du genre en migration. Mondes atlantiques xix e-xx e siècles | L Natacha, P Rygiel | 2007 |
Les administrations et la production des catégories migratoires
Les politiques migratoires ne se contentent pas d’enregistrer des déplacements déjà existants. Elles définissent des catégories, hiérarchisent les populations et déterminent les conditions d’accès au territoire, au travail, au séjour et à la protection.
Les femmes peuvent être classées comme travailleuses, domestiques, victimes de traite, épouses, mères, réfugiées ou demandeuses d’asile. Ces catégories ne produisent pas les mêmes droits ni les mêmes formes de surveillance.
Davantage perçues comme proies des proxénètes que comme sujets politiques par les administrations et les organisations charitables, leurs engagements et leurs activités sont moins étroitement surveillés que ceux des hommes.
Les décisions administratives ont également des effets concrets sur les trajectoires. Les titres de séjour, les autorisations de travail, les procédures d’asile et les dispositifs de protection peuvent favoriser l’autonomie ou, au contraire, renforcer la dépendance envers un employeur, un conjoint, un réseau ou une institution.
Des migrations féminines autonomes aux parcours de réfugiées
Les premières décennies d’après-guerre prolongent plusieurs tendances antérieures.
Les femmes sont nombreuses parmi les migrants qui rejoignent les États prospères de l’ouest de l’Europe - dont la Suède et le Danemark devenus pays d’immigration - et des courants migratoires féminins autonomes peuvent être aisément repérés.
Cette autonomie ne signifie pas l’absence de contraintes. Les migrantes peuvent partir pour travailler, rejoindre des proches, échapper à des violences, rechercher une protection ou répondre à une demande de main-d’œuvre.
Les parcours féminins ne se laissent donc pas réduire à l’image de femmes accompagnant des hommes. Ils comprennent également des départs individuels, des mobilités professionnelles, des demandes de protection et des trajectoires transnationales.
Les enjeux contemporains de l’accueil
Le durcissement des politiques d’immigration depuis les années 1970, la désindustrialisation inégale des sociétés européennes, les violents déchirements d’États situés aux portes de l’Europe ont contribué à placer au centre des débats l’accueil des étrangers, la possibilité de leur intégration.
Dans ce contexte, l’étude des femmes réfugiées permet d’observer les tensions entre protection et contrôle. Les femmes peuvent être reconnues comme particulièrement vulnérables, mais cette reconnaissance peut aussi les enfermer dans une image de victime supposée dépourvue d’autonomie.
La question de l’intégration ne peut donc être séparée de celle des conditions d’accès au séjour, au travail, à la santé, au logement et à la justice.
Les migrations féminines européennes révèlent ainsi la manière dont les sociétés organisent la mobilité, distribuent les emplois, définissent la vulnérabilité et sélectionnent les personnes considérées comme désirables ou indésirables.