La crise migratoire à Ceuta a provoqué une crise politique à l’échelle européenne et rappelé la difficulté de construire une politique commune de l’asile et de la migration.
L’eurocratie espérait que le pacte européen sur l’asile et la migration, entré en application le 12 juin dernier, allait enfin résoudre le problème de la gestion des flux migratoires dans l’Union européenne. La crise migratoire à Ceuta l’a vite rappelée à la dure réalité des intérêts nationaux.
Ceuta, une frontière européenne au cœur d’une crise internationale
Ceuta n’est jamais une frontière ordinaire. Ville administrée par l’Espagne sur le continent africain, mais située sur un territoire que le Maroc considère comme occupé et revendique comme partie intégrante de sa souveraineté nationale, elle concentre plusieurs contradictions majeures de la politique migratoire euro-méditerranéenne : souveraineté, sécurité, inégalités de développement, externalisation du contrôle frontalier et désir d’Europe.
Ceuta est à la fois une ville, un symbole, une ligne de fracture et un laboratoire de la frontière contemporaine.
Son statut particulier en fait un espace hautement sensible. Pour l’Espagne et l’Union européenne, elle constitue une frontière extérieure de l’espace européen. Pour le Maroc, elle demeure une enclave occupée sur son territoire historique. Pour de nombreux migrants, elle apparaît comme une porte possible vers l’Europe.
Cette superposition de lectures - juridique, politique, territoriale et migratoire - explique pourquoi chaque tension à Ceuta dépasse immédiatement le seul registre du contrôle frontalier.

Du 30 au 31 juillet, près de 80 000 migrants venus du Maroc se sont introduits de force dans cette petite ville espagnole située sur la rive sud.
En moins de trois jours, environ près de 60 000 personnes ont franchi la frontière marocaine pour entrer dans cette enclave espagnole située en Afrique du Nord, selon les autorités locales citées. La plupart ont depuis regagné le Maroc, mais le bilan humain s’est alourdi ce samedi à au moins 67 morts, a indiqué le ministre de l’Intérieur espagnol Fernando Grande-Marlaska à l’occasion d’un point presse, évoquant des « événements tristes et dramatiques ».
Les chiffres avancés par les autorités et les médias varient, mais plusieurs sources évoquent un ordre de grandeur inédit, autour de 60 000 à plus de 70 000 personnes ayant rejoint ou tenté de rejoindre Ceuta, avant qu’une grande partie ne retourne vers le Maroc ou ne soit reconduite.
| Élément | Donnée |
|---|---|
| Lieu | Ceuta, enclave espagnole en Afrique du Nord |
| Afflux évoqué | autour de 60 000 à plus de 70 000 personnes |
| Autre estimation citée | près de 80 000 migrants |
| Bilan humain mentionné | au moins 67 morts |
| Date d’une nouvelle alerte | 15 août |
Une ville suspendue entre le Maroc et l’Europe
Arrivé au centre-ville, j’ai découvert une Ceuta partiellement arrêtée. La quasi-totalité des commerces était fermée, à l’exception des cafés et des restaurants. Une femme marocaine vivant à Ceuta m’a expliqué que beaucoup de commerçants avaient préféré ne pas ouvrir par précaution.
Les rumeurs d’un nouvel afflux avaient produit une inquiétude diffuse. La ville semblait attendre un événement qui n’est finalement pas venu, mais qui suffisait à transformer les comportements ordinaires : rideaux baissés, prudence généralisée, présence policière, conversations inquiètes.
Deux semaines plus tard, la date du 15 août était à son tour entourée de rumeurs annonçant une nouvelle tentative de passage massif, alimentée par des messages circulant sur les réseaux sociaux. Les autorités marocaines avaient renforcé leur dispositif de sécurité, tandis que les autorités espagnoles se préparaient à un éventuel nouvel afflux.
Dès l’approche de la frontière, le dispositif sécuritaire apparaissait exceptionnel. Côté marocain, la présence policière était massive. Des membres des forces auxiliaires, des policiers et des éléments de la gendarmerie royale étaient déployés tout au long de la route, notamment entre Belyounech et Tanger Med.
Les points de contrôle se succédaient. Les véhicules étaient observés, les déplacements ralentis, les abords de la frontière surveillés. L’impression générale était celle d’un verrouillage méthodique, destiné à empêcher toute reconstitution du scénario de fin juillet.
Côté espagnol, le dispositif était tout aussi visible. À l’entrée de Ceuta, la Guardia Civil, la police nationale, des véhicules de sécurité et des patrouilles maritimes contribuaient à produire un climat d’attente sous haute surveillance. La présence militaire était également perceptible.
Des médias internationaux étaient installés près du poste-frontière et face à la mer, leurs caméras orientées vers Tarajal, comme si l’événement attendu devait surgir à tout moment du littoral ou du poste-frontière.
Ce 15 août, la frontière n’était donc pas seulement contrôlée. Elle était mise en scène comme un dispositif total. Tout semblait organisé pour montrer qu’aucun passage massif ne serait toléré.
Un chauffeur de taxi rencontré dans la journée a résumé cette situation avec une formule saisissante : si le Maroc et l’Espagne décident réellement de verrouiller la frontière, « même une mouche ne peut pas passer ».
Des explications multiples : pauvreté, rumeurs et géopolitique
Il serait réducteur de chercher une cause unique à ce qui s’est produit fin juillet. Les lectures sont nombreuses, parfois contradictoires, et chacune ne saisit qu’une partie du phénomène.
- Une première lecture insiste sur la dimension socio-économique : pauvreté, précarité, chômage, absence de perspectives, déclassement ressenti par une partie de la jeunesse.
- Une deuxième met l’accent sur le rôle des réseaux sociaux, des rumeurs et des fausses informations : l’idée qu’une frontière allait s’ouvrir, qu’une occasion exceptionnelle existait, qu’il fallait partir maintenant ou jamais.
- Une troisième renvoie aux précédents migratoires, notamment celui de 2021, qui continue d’alimenter l’imaginaire de nombreux candidats au départ : entrer à Ceuta, attendre, puis peut-être être transféré vers la péninsule.
- Une quatrième, plus géopolitique, voit dans ces événements une manifestation indirecte des tensions autour de Ceuta, de son statut, de sa marocanité revendiquée par une partie de l’opinion publique marocaine, et de la place du Maroc dans la gestion des frontières européennes.
Aucune de ces lectures ne suffit à elle seule. Ce qui s’est passé à Ceuta relève plutôt d’une combinaison instable : vulnérabilités sociales, rumeurs numériques, mémoire des précédents, imaginaire européen, effets de foule, failles ou suspensions temporaires dans le contrôle frontalier, et forte charge symbolique d’une frontière qui sépare moins deux pays que deux mondes perçus comme inégalement habitables.
Les pourtours de l’Europe sont pauvres et dangereux. Le revenu par habitant est au moins cinq fois plus faible au sud de Gibraltar qu’au nord.
La guerre, voici peu, faisait encore rage en Ukraine. Le conflit israélo-palestinien dure depuis plus de cinquante ans. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe a pu se permettre, pendant plusieurs décennies, de négliger ce qui se passait au-delà de ses frontières : la sécurité était l’affaire des États-Unis.
Mais les choses ont changé. En se retirant d’Irak, les Américains ont marqué les limites de leur engagement. Et les problèmes de son voisinage immédiat frappent aujourd’hui à la porte de l’UE - non seulement en Syrie, mais aussi à l’est et au sud.
Le rêve d’Europe et l’expérience de l’entre-deux
À l’écouter, on comprend pourtant que Ceuta devient un entre-deux : on n’est plus au Maroc, mais on n’est pas encore vraiment en Europe. On a franchi la frontière, mais on reste bloqué dans une zone d’attente sociale, juridique et existentielle.
Il m’a expliqué qu’il était mécanicien, couturier et menuisier, la menuiserie étant son dernier emploi. Il ne se présentait pas comme un jeune sans métier, mais comme quelqu’un qui avait travaillé, essayé, recommencé.
Pourtant, il m’a confié qu’au Maroc il avait le sentiment de « pédaler dans le vide ». Malgré ses efforts, il ne parvenait ni à vivre dignement ni à aider sa famille.
Il a raconté avoir rejoint Ceuta à la nage lors de la vague de fin juillet. Depuis, il dort dans la rue et ne souhaite pas rentrer au Maroc pour le moment. Il dit que les autorités espagnoles les laissent généralement à eux-mêmes et interagissent peu avec eux.
En revanche, il souligne que des habitants de Ceuta d’origine marocaine leur apportent chaque jour de la nourriture. Un homme marocain vivant à Ceuta leur permettrait même régulièrement de prendre une douche chez lui.
Des mineurs face au danger
Au cours de la journée, j’ai rencontré plusieurs mineurs marocains arrivés récemment à Ceuta. J’ai longuement échangé avec plusieurs d’entre eux, filles et garçons, sur les conditions de leur traversée, les raisons de leur départ et leurs espoirs pour l’avenir.
Tous les garçons rencontrés ont affirmé avoir rejoint Ceuta à la nage. Ils racontent la peur qui accompagne la traversée : des personnes en difficulté dans l’eau, des appels au secours, mais aussi la crainte permanente de ne pas atteindre la côte.
Leurs récits sont loin de l’image d’une simple aventure. Ils décrivent une véritable épreuve physique et morale, au cours de laquelle le corps adolescent devient, faute d’autre possibilité, le moyen même de franchir la frontière.
Lorsqu’ils parlent des raisons de leur départ, les mêmes réalités reviennent avec insistance : pauvreté, précarité, manque de perspectives, difficultés familiales ou séparation des parents. À cela s’ajoute souvent le désir d’aider leur famille et d’améliorer sa situation.
Tous partagent un même horizon : atteindre l’Europe dans l’espoir d’y construire un avenir meilleur. L’un d’eux m’a confié vouloir émigrer « pour les droits de l’homme ».
Cette formule, simple et presque désarmante, dit beaucoup de la représentation de l’Europe qui nourrit ces trajectoires : celle d’un espace associé à la dignité, à la protection, aux droits et à la possibilité d’une vie meilleure.
Le parcours d’un adolescent de 14 ans
Dans le centre-ville de Ceuta, j’ai rencontré un mineur marocain âgé de 14 ans. Interrogé sur les raisons de sa présence, il explique avoir traversé à la nage depuis la côte marocaine, dans la nuit du jeudi, à la fin du mois de juillet, vers 22 heures.
Le jeune garçon, scolarisé en cinquième année du secondaire, affirme ne pas avoir informé sa famille avant son départ. Il ne les a contactés qu’une fois arrivé à Ceuta.
Son récit fait apparaître une décision à la fois préparée de longue date et précipitée par l’occasion : il dit avoir tenté depuis plusieurs années de rejoindre Ceuta et n’avoir « pas hésité une seule seconde » lorsqu’il a estimé que le passage devenait possible.
Ses motivations renvoient aux ressorts classiques de la migration juvénile : le désir de changer sa propre situation, mais aussi celui d’aider sa famille.
Le lendemain de son arrivée, la police l’a contacté et a relevé ses informations personnelles. Depuis, il vit dans l’attente d’une décision administrative qui pourrait déterminer son avenir immédiat. Il ne sait pas s’il sera renvoyé au Maroc ou s’il pourra poursuivre sa trajectoire vers l’Espagne continentale.
Son horizon dépasse d’ailleurs Ceuta. Pour lui, l’enclave n’est qu’une étape. Son rêve est d’entrer en Espagne, puis de continuer vers le nord de l’Europe, notamment la Norvège.
Il le formule avec une grande simplicité : « Je veux traverser vers l’Espagne, puis poursuivre ma route vers le nord de l’Europe. C’est ça mon rêve. »
La solidarité locale face à l’urgence
L’entretien réalisé avec Amina, qui héberge près de la mosquée Sidi Embarek à Ceuta environ 300 femmes et enfants dans un espace attenant à sa résidence, met en évidence une dimension souvent reléguée au second plan par les lectures strictement sécuritaires de la crise : l’existence d’une solidarité locale spontanée.
Portée par des habitants, des familles et des bénévoles, cette mobilisation tente, avec des moyens limités, de répondre à l’urgence humaine suscitée par l’arrivée de femmes, d’enfants et de jeunes Marocains en situation de grande vulnérabilité.
Amina insiste sur le caractère non institutionnel de cette mobilisation. « Nous ne sommes pas une association », précise-t-elle, avant d’ajouter qu’il s’agit d’« une initiative personnelle ».
Des habitants de Ceuta, des familles, des jeunes du quartier et des personnes de bonne volonté se sont organisés pour apporter une aide de première nécessité : vêtements, chaussures, couvertures, bouteilles d’eau, produits d’hygiène, couches pour enfants, jeux pour les plus jeunes.
Mais cette solidarité a ses limites. Amina répète que les habitants font ce qu’ils peuvent, mais que la situation dépasse largement leurs moyens : « Nous n’avons pas d’argent. »
Pour elle, la prise en charge de ces personnes ne peut pas reposer seulement sur la générosité des habitants : « Ce n’est pas notre responsabilité, c’est la responsabilité de l’État. »
Cette phrase dit l’une des tensions centrales de la crise : la société civile intervient parce qu’il y a urgence, mais cette urgence révèle en même temps l’insuffisance d’une réponse institutionnelle structurée.
Amina insiste aussi sur le rôle des rumeurs et des informations circulant sur les réseaux sociaux. Elle évoque « des informations qui n’étaient pas bonnes » et affirme que « c’est à cause de l’internet » que beaucoup de personnes se sont mises en mouvement.
Dans son récit, la migration est aussi un phénomène numérique : des messages circulent, produisent de l’espoir, créent l’urgence, accélèrent les décisions et transforment une rumeur en mouvement collectif.
Les associations entre accueil et impuissance
L’entretien avec Mustapha, secrétaire général de l’Association Croissant Blanc de Ceuta, également connue sous le nom d’ONG Luna Blanca, permet de replacer les événements dans une temporalité plus longue de l’accueil social et humanitaire dans la ville.
L’association, créée en 1987, est présentée comme une structure à vocation religieuse, culturelle et sociale. Installée dans la périphérie extérieure de Ceuta, notamment dans les zones de Poniente et El Príncipe, elle intervient auprès de populations vulnérables : migrants originaires d’Afrique subsaharienne, du Maghreb, du Moyen-Orient, personnes âgées, familles démunies et personnes sans ressources.
Selon son secrétaire général, l’association accompagne régulièrement un nombre important de personnes. Il évoque environ « 500 personnes » aidées, notamment à travers des repas, un soutien matériel et une présence quotidienne.
Il précise que l’association fournit, dans certains cas, « trois repas par jour ».
Pour lui, les événements récents ne peuvent pas être compris uniquement comme un mouvement spontané. Ils s’inscrivent dans un imaginaire migratoire puissant, structuré autour du rêve d’Europe.
« Les gens rêvaient de ça », dit-il, en parlant de l’idée d’entrer à Ceuta, de rester en Espagne et de commencer une nouvelle vie. Il insiste lui aussi sur le rôle des réseaux sociaux et sur l’effet des rumeurs d’ouverture.
Les réactions nationales : la priorité donnée aux intérêts des États
Comme le rapporte Euronews, Giorgia Meloni a rétabli pour un mois des contrôles dans les ports et les aéroports italiens sur les voyageurs arrivant d’Espagne.
La présidente du Conseil italien appelle également l’Union européenne à envisager une suspension de l’Espagne de l’espace Schengen, estimant que Madrid a manqué à son obligation de protéger une frontière extérieure de l’Union.
La Première ministre danoise, Mette Frederiksen, a demandé à l’Union européenne d’étudier « toutes les options », y compris une suspension de la coopération avec l’Espagne dans le cadre de Schengen.
La ministre finlandaise de l’Intérieur, Mari Rantanen, estime de son côté qu’un pays incapable de contrôler une frontière extérieure ne peut pas rester membre de l’espace de libre circulation.
Plusieurs figures de la droite européenne se sont jointes aux critiques. Le président du Parti populaire européen, Manfred Weber, a établi un lien entre la crise et la régularisation de quelque 500 000 étrangers annoncée par Madrid.
Jordan Bardella a demandé l’organisation d’un débat d’urgence au Parlement européen, tandis qu’Alice Weidel, dirigeante de l’AfD, a appelé l’Allemagne à renforcer ses frontières.
Les contestations du gouvernement espagnol
Ces affirmations sont contestées par le gouvernement espagnol. La régularisation ne concerne que des étrangers déjà présents dans le pays avant janvier 2026 et ne leur accorde pas automatiquement la citoyenneté espagnole.
Les autorités attribuent plutôt cet afflux à des rumeurs diffusées sur les réseaux sociaux et à une interprétation erronée d’une décision de la Cour suprême concernant les refoulements en mer.
La position de la France et de l’Allemagne
La France a renforcé ses contrôles à la frontière espagnole, avec le déploiement de quatre unités de forces mobiles, d’avions et de drones.
Emmanuel Macron a toutefois rappelé que « Ceuta ne bénéficie pas de la libre circulation vers le reste de l’espace Schengen » et a exprimé son soutien aux autorités espagnoles.
Le chancelier allemand Friedrich Merz a également insisté sur la nécessité de mieux protéger les frontières extérieures et d’accélérer les retours, sans demander l’exclusion de l’Espagne.
Le Portugal et les Pays-Bas ont adopté une position similaire, La Haye appelant également le Maroc à empêcher de nouveaux passages.
Le refus de Bruxelles
La Commission européenne a rejeté les appels à suspendre l’Espagne de l’espace Schengen.
Bruxelles rappelle que Ceuta bénéficie d’un régime particulier : les personnes entrées dans l’enclave doivent subir de nouveaux contrôles avant de pouvoir gagner l’Espagne continentale ou un autre État européen.
Aucun migrant arrivé pendant la crise n’a rejoint le continent, selon les autorités européennes.
À gauche, plusieurs élus dénoncent une instrumentalisation politique de la crise.
Le pacte européen face aux limites de la solidarité
Yves Bertoncini rappelle en premier lieu les « deux visions » qui compliquent le débat sur la question des migrations en Europe.
Dans la perception des réfugiés d’abord : « Est-ce que ce sont des victimes qui méritent d’être accueillies ou des menaces - et pour une partie des pays d’Europe ce sont des menaces, notamment identitaires ? »
Cette opposition se retrouve dans le rapport aux États les plus touchés par la crise. « Quand il s’agit d’être solidaires vis-à-vis de pays comme la Grèce ou l’Italie : est-ce que ce sont des victimes qu’il faut aider ou en réalité des pays coupables de ne pas protéger assez nos frontières extérieures. »
Raison pour laquelle on a commencé à européaniser le contrôle des frontières extérieures, parce qu’il y avait un déficit non pas seulement de solidarité mais de confiance.
Le nouveau pacte a modifié les règles de Dublin en remplaçant la précédente procédure de « demande de reprise en charge » pour les mouvements secondaires par un simple mécanisme de notification.
En 2026, seules 8 878 personnes migrantes seront relocalisées depuis les pays considérés comme « sous pression migratoire » : l’Italie, l’Espagne, la Grèce, Chypre et Malte, vers d’autres États membres.
Malgré le faible nombre de relocalisations au sein de l’UE, le gouvernement italien a soutenu les nouvelles règles sur la migration.
Les gouvernements de l’UE ont aussi exploré d’autres moyens d’accélérer les retours, notamment la création de « centres de retour » dans des pays tiers.
Mais renvoyer un migrant dans son pays d’origine, ou dans un pays tiers, suppose un accord bilatéral.
L’Allemagne, l’Autriche, la Grèce, les Pays-Bas et le Danemark travaillent conjointement à la mise en place de centres de retour en dehors de l’UE.
Les obstacles juridiques et pratiques liés à la création de centres de retour dans des pays tiers rendent toutefois improbable qu’ils apportent une réponse immédiate aux arrivées irrégulières.
Quelques semaines après l’arrivée au pouvoir de Meloni en 2022, l’Italie a unilatéralement suspendu l’accueil des transferts Dublin, invoquant des contraintes pratiques et de capacité.
Giorgia Meloni a été l’une des principales artisanes politiques d’une politique de « retours » de migrants en situation irrégulière.
« Par le passé, ces organisations, financées par les précédents gouvernements allemands, ont amené de très nombreux migrants en Italie. »
La fracture Est-Ouest et la question de l’identité européenne
Il y a une fracture européenne claire et notamment Est-Ouest sur le sujet dont il va bien falloir sortir, puisqu’en juin prochain il faut s’accorder sur une nouvelle stratégie en matière migratoire et d’accueil des réfugiés.
La deuxième ligne de fracture est apparue avec la crise des réfugiés. Jusqu’en 2014, l’élargissement massif de l’UE, en 2004, pouvait être salué comme une réussite.
Il avait beaucoup contribué à une transition économique et politique rapide et pacifique en Europe centrale et orientale. Mais la crise des réfugiés a montré que les membres occidentaux et orientaux de l’UE ne partageaient pas la même idée de la nation.
La plupart des pays d’Europe de l’Ouest se rassemblent, du moins de facto, sur une définition non ethnique et non religieuse de la nation. Presque tous abritent d’importantes minorités ethniques et religieuses.
La plupart des pays d’Europe centrale et orientale ne veulent pas de cette évolution.
Le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, cultive une violente rhétorique anti-musulmans. Son homologue slovaque, Robert Fico, annonçait au mois de juillet que son pays n’accepterait que des réfugiés chrétiens.
En novembre, le président tchèque, Miloš Zeman, prenant la parole devant des sympathisants du « Bloc contre l’islam », leur assurait qu’ils « [n’étaient] pas des extrémistes ».
Il ne s’agit pas d’un désaccord sur la politique à mener. Il s’agit d’un divorce sur les principes - les principes mêmes des traités de l’UE et de la Charte des droits fondamentaux.
En Allemagne, notamment, toute personne persécutée en raison de ses opinions politiques jouit d’un droit constitutionnel d’asile. L’Allemagne attend rarement de ses partenaires européens qu’ils se montrent solidaires. Au plus fort de la crise des migrants, elle espérait, pour une fois, qu’ils le fussent.
Les lignes de fracture historiques de l’Union européenne
La participation à l’Union est une ancienne interrogation britannique : en 1946, Winston Churchill, lors d’un discours qui fit sensation, appelait de ses vœux la création d’États-Unis d’Europe - mais sans la Grande-Bretagne.
Sur le fond, l’europhobie britannique a peu d’arguments : rien d’essentiel ne sépare le Royaume-Uni du reste du continent.
La seule demande importante exprimée par le Premier ministre David Cameron, dans une lettre récente adressée au président du Conseil européen, Donald Tusk, concerne les migrations à l’intérieur de l’Europe.
La Grande-Bretagne, autrefois championne de la mobilité de la main d’œuvre, se méfie aujourd’hui des travailleurs étrangers et veut limiter leur accès aux prestations sociales.
Les sondages laissent penser que le résultat du référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’UE, promis par David Cameron avant la fin de 2017, sera très serré.
La troisième ligne de fracture sépare la France et l’Allemagne. Depuis les attentats du 13 novembre à Paris, la sécurité est devenue l’objectif prioritaire des Français.
Ce clivage est plus conjoncturel que profond. Le terrorisme, en effet, peut s’étendre à l’Allemagne, et les réfugiés peuvent passer les frontières.
Tant la chancelière Merkel que le président Hollande se sont engagés à se prêter mutuelle assistance. La France accueillera des réfugiés et l’Allemagne déploiera des troupes au Mali.
Mais les gestes symboliques ne suffisent pas. Des propositions plus ambitieuses ont été lancées.
Sigmar Gabriel et Emmanuel Macron, les ministres de l’économie allemand et français, ont récemment plaidé pour la constitution d’un fonds commun destiné à financer des actions conjointes capables de répondre aux défis posés à l’Europe par l’accueil des réfugiés et par sa sécurité.
Quelque forme qu’elle prenne, il faut, à l’évidence, plus d’audace.
Une politique commune encore difficile à construire
Alors qu’elle s’indigne du sort des migrants en mer Méditerranée ou en Libye, l’Union Européenne ne parvient pas à trouver de consensus en termes de politique d’accueil, et est fortement critiquée sur ses accords avec la Libye, le Tchad et le Niger pour contenir le flux migratoire.
L’Europe s’indigne du terrible sort des migrants qui tentent de traverser la Méditerranée, ou qui sont réduits à l’esclavage dans des centres de détention en Libye.
Mais face à ce qu’on appelle la « crise migratoire », l’Union Européenne ne parvient pas à trouver de consensus sur la répartition des migrants, et est fortement critiquée sur ses accords avec la Libye, le Tchad et le Niger pour contenir leur arrivée sur le sol européen.
Deux ans après le plan d’urgence visant à répartir les réfugiés dans les pays membres de l’U.E, la division demeure entre l’Europe de l’est - le groupe Visegrád a d’emblée contesté les quotas imposés - et l’Europe de l’Ouest qui appelle à une plus grande solidarité, sans nécessairement respecter la totalité des engagements dans l’accueil des migrants venus d’Italie et de Grèce.
Vendredi dernier encore, alors les chefs d’État européens se réunissaient en commission à Bruxelles, le président du Conseil européen Donald Tusk a critiqué les quotas de réfugiés, jugeant qu’ils ont fortement « divisé » les Européens et qu’ils se sont révélés « inefficaces » pour répondre à la crise migratoire.
La crise migratoire à Ceuta met ainsi en évidence l’écart entre une compétence européenne progressivement renforcée et la persistance d’intérêts nationaux divergents. Les États discutent de solidarité, mais leurs gouvernements restent attachés au contrôle de leurs frontières, à leurs opinions publiques et à leurs conceptions de l’identité nationale.
Yves Bertoncini complète : « Il y a un modèle économique et social européen, c’est le continent où il faut bon vivre. Les réfugiés, et au-delà des réfugiés puisqu’il s’agit d’une crise ponctuelle, les migrants le savent et veulent nous rejoindre. »
Les Européens se demandent si ce n’est pas négatif pour eux. Les études là dessus sont assez unanimes. Elles disent que l’immigration est nécessaire, parce qu’on vieillit, que c’est plutôt bon économiquement.
Mais les études ne pèsent pas grand chose dans le débat public. Elles pèsent d’autant moins qu’on est en réalité sur des thématiques identitaires.
Il faut parler d’une solidarité un peu plus flexible […], une solidarité financière plutôt qu’humaine, c’est peut-être une voie de sortie.
Ce n’est pas un hasard si les trois lignes de fractures de l’UE sont apparues au moment même où elle était confrontée à des défis sans précédent. Les pressions extérieures révèlent ses faiblesses intérieures.
Didier Leschi sur la crise migratoire: "L'Europe est à la croisée des chemins"
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