L’asile comme stratégie de coping face aux traumatismes de l’exil

Les stratégies d’adaptation, ou stratégies de coping, désignent l’ensemble des réponses cognitives, émotionnelles et comportementales qu’une personne met en place pour faire face à une situation perçue comme difficile, stressante ou émotionnellement exigeante.

Dans l’expérience de l’exil, l’asile peut être compris comme une recherche de protection face aux persécutions, aux violences et aux menaces, mais aussi comme un parcours administratif et psychologique particulièrement éprouvant. La demande de protection intervient souvent après une succession de ruptures, de pertes et d’événements traumatiques qui fragilisent les ressources psychiques de la personne.

Un parcours d’exil marqué par les ruptures et les traumatismes

En raison des événements qui l’ont provoquée dans le pays d’origine et de ceux survenus durant le trajet vers l’Europe - violences, persécutions, deuils - ainsi que des conditions de vie dans le pays d’accueil - complexité du parcours d’insertion, précarisation du statut administratif, discriminations dans l’accès aux droits -, l’expérience de l’exil affecte profondément la santé.

L’état de santé des exilé.e.s est ainsi associé à de multiples facteurs de vulnérabilité sur les plans psychologique, social, juridique et médical, dont le cumul fait la spécificité et dont les effets conduisent à identifier des situations et des populations prioritaires pour les actions de santé publique.

L’histoire des exilé.e.s est jalonnée de conflits et de ruptures multiples, résultant souvent d’une double violence, politique et économique. Migration contrainte, l’expérience de l’exil entraîne une diminution des défenses psychologiques, une souffrance sur laquelle d’autres souffrances viendront se révéler ou s’amplifier.

Pour les demandeurs d’asile ayant fui la menace ou la récidive des persécutions, il s’agit souvent d’un départ sans adieux, la rupture et la perte ouvrant ainsi l’expérience exilée vers un deuil d’autant plus difficile qu’il doit se faire à l’étranger et parmi les étrangers.

Le 31 juillet, un Guinéen s’immolait par le feu à Liège. Il venait de recevoir un ordre de quitter le territoire. Les gestes désespérés des demandeurs d’asile ne sont pas rares.

Beaucoup d’entre eux arrivent en Belgique avec de lourds traumatismes et la violence de la procédure d’asile aggrave encore leur vulnérabilité.

Le deuil multiple de l’exil

L’objet perdu est famille, relations, paysage, nation…

Au-delà, il est un ensemble d’idéaux, de convictions et d’activités qui définissent une façon d’être au monde et avec les autres.

Il est à la fois mort et vivant : on le sait vivant dans un autre monde, interdit et distant.

La perte de l’environnement familier peut représenter la perte du monde maternel et de sa trame sensuelle et sensitive, un monde peuplé d’objets qu’on aimait sans bien comprendre pourquoi, et qu’on ne reverra jamais : son enfance.

Pour certaines personnes, ce deuil multiple est aggravé par la disparition - au sens littéral - des proches.

Lorsque la protection est accordée aux réfugié.e.s, celle-ci peut exacerber des sentiments de honte et de déshonneur.

Perte d’identité, culpabilité et désorientation

L’exil est une perte de l’identité familiale, sociale, professionnelle et des repères culturels et affectifs.

Il peut être très difficile d’assumer une autre identité que celle d’exilé.e, lorsque le temps présent est vécu comme une parenthèse entre le passé mythifié et le futur représenté par l’illusion du retour.

La culpabilité et le châtiment de soi sont un risque permanent.

L’allégresse d’être vivant peut se transformer en culpabilité d’avoir sauvé sa vie, d’avoir abandonné des proches restés au pays, parfois tués sous ses yeux.

Si l’exil politique en est la forme la plus violente, toute migration peut être vécue comme une rupture, source de déséquilibres de tous ordres.

L’intensité du traumatisme qui en résulte dépendra des antécédents de la personne ainsi que des causes et des conditions de la migration.

Par certains aspects, une émigration économique imposée par des conditions d’extrême pauvreté, décidée par la famille ou le groupe, peut conduire à des troubles psychologiques comparables à ceux des demandeurs d’asile.

L’asile comme recherche de protection

La demande de soins est d’abord un besoin de protection.

Lorsque l’exil résulte d’atteintes aux droits humains fondamentaux, la réparation symbolique offerte par la justice est capable de réconcilier le désir d’oublier et la mémoire de la douleur, afin que la personne exilée puisse apprivoiser la souffrance pour pouvoir renaître, vivre, croire, aimer.

Sans entretenir l’illusion d’un quelconque bénéfice de la souffrance, il faut pouvoir informer de leurs droits les étrangers en séjour précaire : protection maladie, protection sociale et droit au séjour.

La grande fréquence des demandes de soutien juridique, plus ou moins explicites, justifie de connaître le contexte réglementaire dans lequel elles s’exercent, au besoin à l’aide d’une association et/ou d’un.e avocat.e spécialisé.e.

L’asile constitue donc une stratégie de coping particulière : il vise à mettre la personne à l’abri, à restaurer une sécurité minimale et à rendre possible une reconstruction, tout en l’obligeant à affronter une procédure qui peut réactiver les blessures initiales.

Les stratégies de coping face à un stress extrême

Ce concept, initialement développé dans les travaux de Lazarus et Folkman, s’inscrit aujourd’hui dans une approche transdiagnostique et est mobilisé dans de nombreux courants contemporains, notamment en thérapies cognitivo-comportementales, en thérapie d’acceptation et d’engagement et en approche fonctionnelle des comportements.

Le travail sur les stratégies d’adaptation s’applique à de nombreuses problématiques : anxiété, dépression, troubles du comportement alimentaire, addictions, difficultés relationnelles, surcharge professionnelle, régulation émotionnelle, etc.

« Face à un stress trop important, l’être humain trouve des stratégies pour y faire face », analyse Paul Jacques, psychothérapeute et fondateur de la clinique de l’Exil à Namur, spécialisée dans l’accompagnement psychothérapeutique des migrants et enfants de migrants, réfugiés et demandeurs d’asile.

Chez les demandeurs d’asile, ces stratégies peuvent prendre des formes très différentes, parfois protectrices, parfois dangereuses.

  • La recherche d’un statut légal et d’une protection internationale.
  • La demande de soins médicaux, psychologiques et sociaux.
  • La recherche de liens sociaux et de reconnaissance.
  • Le recours à des activités physiques, créatives ou culturelles.
  • L’évitement du souvenir et du récit traumatique.
  • La consommation d’alcool ou de médicaments.
  • L’agressivité dirigée contre soi-même ou contre les autres.
  • La dissociation et le retrait psychique.

Cela passe par l’alcool, les opiacés - le Contramal est très utilisé dans les centres d’accueil.

On observe des comportements d’agressivité envers soi ou envers les autres, des phénomènes de dissociation : le corps est ici mais la tête est ailleurs, dans le pays d’origine ou dans l’expérience du trajet migratoire, avec parfois la mort des proches à laquelle on a assisté pendant la traversée de la Méditerranée.

Le traumatisme « congelé » et la difficulté de parler

Chez la plupart des demandeurs d’asile, le traumatisme est comme « congelé ».

En parler, c’est le faire fondre.

Les demandeurs d’asile arrivent bien plus démolis qu’auparavant en raison des conditions du voyage.

Chez les demandeurs d’asile, on voit des stress post-traumatiques qui s’expriment par des paniques soudaines et des problèmes récurrents de sommeil.

Les participants font état de stress, d’isolement, de cauchemars, d’instabilité émotionnelle jusqu’à la mention d’« idées sombres ».

Une nouvelle étude publiée par France terre d’asile confirme que la santé mentale constitue un enjeu majeur dans l’accompagnement des personnes exilées.

Rédigée par Gesine Sturm, enseignante-chercheuse en psychologie interculturelle, et Andrea Tortelli, chercheuse et psychiatre, l’étude rappelle d’abord que les demandeurs d’asile et réfugiés sont plus fréquemment sujets à la détresse psychologique, voire aux troubles psychiatriques, que d’autres migrants ou natifs.

Les parcours migratoires sont en effet ponctués d’événements potentiellement traumatiques.

Aux persécutions et conflits dans les pays de départ succèdent le choc du déracinement et les risques d’exploitation sur le chemin de l’exil.

Une fois arrivées, les personnes doivent gérer l’isolement, le stress ou encore la précarité administrative et socio-économique.

La procédure d’asile : une épreuve qui peut aggraver la vulnérabilité

Les conditions d’accueil, mais plus encore la procédure d’asile elle-même, n’arrangent rien.

La procédure d’asile est en soi violente et traumatisante.

« Devoir raconter ce qu’on a subi est une expérience qu’on devrait éviter à nos patients », explique le directeur d’Ulysse.

On peut estimer que cette procédure est nécessaire vu la politique de conditionnalité du droit de séjour.

Mais une procédure qui part du récit autobiographique est discriminatoire pour les plus vulnérables.

Alors que la demande d’asile est un parcours éprouvant, exigeant du requérant qu’il livre un récit étayé de son parcours de vie, les fragilités en matière de santé mentale peuvent nuire à sa capacité à défendre son droit à une protection internationale.

En retour, le besoin de revenir sur des événements traumatisants ralentit le processus de résilience.

Les fragilités psychiques peuvent perturber la mémoire, la chronologie, la concentration et la capacité à raconter des événements douloureux, tandis que la procédure attend précisément un récit cohérent et détaillé.

Les questions de certification médicale destinée au droit au séjour pour raison médicale et/ou à la demande d’asile doivent intégrer les risques possibles, préjudiciables pour la santé, comme la réactivation de psychotraumatisme.

La détection des personnes vulnérables

La nouvelle loi sur l’asile oblige les fonctionnaires de l’Office des étrangers à détecter les personnes vulnérables - handicap, personnes âgées, homosexuelles, victimes de sévices sexuels… - et à en informer le CGRA.

Les demandeurs d’asile vulnérables sont le plus souvent détectés par le personnel infirmier des centres d’accueil qui les envoie alors vers les services de santé mentale.

« C’est souvent dans un cadre disciplinaire que l’on reçoit des demandes. Quand les gens pètent un câble et transgressent les règles, on nous les envoie », dit le directeur d’Ulysse.

Paul Jacques et Claire Bivort sont moins tranchés.

Pour eux, le personnel des centres Fedasil et de la Croix-Rouge est plutôt bien formé et détecte les gens qui vont mal.

Véronique, l’avocate, confirme : « Les assistants sociaux des centres attirent notre attention sur les personnes vulnérables et les SSM nous contactent directement. »

Du côté des professionnels, des difficultés ont été dégagées concernant l’identification des besoins et l’orientation vers les soins.

Les premiers entretiens en Spada sont, selon les intervenants sociaux, trop courts pour pouvoir détecter la détresse psychologique.

En Cada, il est très rare que les demandeurs d’asile abordent ces sujets d’eux-mêmes.

Dans un contexte où ils doivent gérer de nombreuses démarches éprouvantes, la santé mentale est souvent tenue à l’écart.

Les limites de l’audition adaptée

Paul Jacques, de la clinique de l’Exil, est sceptique quant à la bonne volonté des instances chargées de l’asile.

« Dans le compte rendu de l’audition du CGRA, il y a cette petite phrase bateau : “Nous avons tenu compte de votre profil particulier pour une audition adaptée.” Mais le font-ils ? »

Les agents du CGRA disent être formés, mais, moi, je constate peu d’empathie, surtout du côté flamand.

A priori, les agents du CGRA ne croient pas le demandeur d’asile et celui-ci est parfois traité de manière peu humaine.

On voit des gens s’effondrer en pleine audition.

Ce qui compte pour le CGRA, c’est l’impact du traumatisme sur la situation de fuite.

On entend des choses comme : « D’accord, vous avez été violée mais c’était il y a longtemps, cela ne vous empêche pas de rentrer chez vous ».

En fait, c’est une loterie.

Une femme victime d’un viol collectif au Kosovo va recevoir un avis positif et une autre pas.

« Les agents du CGRA font preuve d’une pseudo-empathie », estime Alain Vanoeteren.

Ils ne sont pas formés à ça.

Véronique, avocate spécialisée en droit des étrangers, est plus nuancée : « J’ai rencontré des agents très respectueux, empathiques et désireux d’aider au mieux le demandeur d’asile, mais, c’est vrai, tout dépend sur qui on tombe. »

Pour les profils vulnérables, on trouve effectivement dans les comptes rendus d’auditions cette petite phrase : « Nous avons tenu compte de votre profil, etc. », mais c’est souvent une vaste blague.

L’audition « adaptée » se résume à faire quelques pauses ou à offrir un verre d’eau.

Le pire, poursuit l’avocate, c’est la décision de refus assortie d’un ordre de quitter le territoire.

« Il faut voir comment c’est rédigé ! C’est d’une violence extrême. »

Alain Vanoeteren confirme : « On traite les gens de menteurs. Des demandeurs d’asile me confient : “Ils disent que je ne suis rien, que tout ce que j’ai vécu n’a pas existé”. »

Le refus d’asile et le risque d’effondrement psychique

Une réponse négative peut mener à l’effondrement psychique du demandeur d’asile et ce sont souvent les avocats qui sont alors en première ligne pour y faire face.

« Un de mes clients a tenté de se défenestrer quand j’ai essayé de lui expliquer les motivations du CGRA pour refuser sa demande d’asile », raconte un autre avocat.

« Il y a quelques mois, un avocat m’a appelé parce que son client était en train de se frapper la tête contre les murs en pleine audition du CGRA. Il a fallu l’amener par ambulance aux urgences psychiatriques », raconte Alain Vanoeteren, directeur du service de santé mentale Ulysse à Bruxelles.

Cette crise aurait-elle pu être évitée ?

Les participants à l’étude mentionnent parfois des « idées sombres », tandis qu’un quart des personnes reçues par le Comité pour la santé des exilé·e·s présentait des pensées suicidaires ou avait fait une tentative de suicide.

Selon un rapport de Médecins du monde, 68 % des personnes exilées en situation précaire relèvent de psychotraumatismes.

Une enquête réalisée dans l’ancien Centre de Premier accueil de la Chapelle à Paris avait aussi montré que 41 % des résidents étaient victimes de violences psychiques.

Les principaux facteurs de vulnérabilité

De nombreux facteurs aggravent ces risques psychologiques, aussi bien culturels que liés à la situation du secteur de la psychiatrie et du soin psychologique.

  • Les persécutions et les conflits dans le pays d’origine.
  • Les violences subies durant le trajet migratoire.
  • Les deuils et la disparition de proches.
  • Le choc du déracinement.
  • L’isolement social et affectif.
  • La précarité administrative et socio-économique.
  • Les discriminations dans l’accès aux droits.
  • La barrière de la langue.
  • La difficulté d’accès aux soins psychologiques.
  • L’attente prolongée d’une décision.
  • Les conditions d’hébergement.
  • La répétition des démarches administratives et des récits traumatiques.

Depuis 40 ans, les politiques toujours plus restrictives de « contrôle » de l’immigration et de l’asile ont conduit à une grande précarisation sociale des exilé.e.s.

Les conditions d’hébergement se sont nettement dégradées au cours des dernières années : entre 2012 et 2020, la proportion de patient.e.s du Comede ayant vécu « dans la rue » est passée de 4 % à 18 %.

Des personnes exilées de plus en plus nombreuses cumulent des situations de précarité sur le plan des ressources financières, du statut du séjour et des droits sociaux, renforcées par un grand isolement social et affectif.

La plupart des exilé.e.s ont subi des violences dans leur pays d’origine, sur le trajet d’exil ou durant les premiers mois de vie en France.

Antécédents déclarésPersonnes ayant effectué un bilan de santé au ComedeDemandeurs d’asile
Violences selon la définition de l’OMS62 %81 %
Torture15 %21 %
Violence liée au genre13 %19 %

La présence des psychotraumatismes est étroitement corrélée à la fréquence et à l’intentionnalité des violences subies.

Les personnes victimes de torture et de violence de genre sont trois fois plus souvent atteintes de troubles psychiques graves.

Dans l’observation épidémiologique du Comede, les psychotraumatismes représentent plus du tiers des maladies graves, les maladies infectieuses un quart et les autres maladies chroniques plus du tiers des maladies graves révélées à l’occasion du bilan de santé.

Par ordre de fréquence, on dépiste en premier lieu des psychotraumatismes, maladies cardio-vasculaires, infections chroniques par le VHB, diabète, infection chronique par le VHC, asthme persistant, infection par le VIH, cancer et tuberculose, outre les parasitoses à risque évolutif grave.

Les manifestations quotidiennes de la souffrance psychique

Cette nouvelle étude, plus qualitative, permet de mieux comprendre comment se manifestent les troubles psychologiques au quotidien.

Les participants font état de stress, d’isolement, de cauchemars, d’instabilité émotionnelle jusqu’à la mention d’« idées sombres ».

Chez les demandeurs d’asile, on voit des stress post-traumatiques qui s’expriment par des paniques soudaines et des problèmes récurrents de sommeil.

Les symptômes peuvent être exprimés indirectement, sous la forme de fatigue, de tristesse ou d’insomnie, alors que la santé mentale demeure un sujet difficile à aborder.

D’abord, la santé mentale reste un tabou pour beaucoup de demandeurs d’asile.

Les échanges ressortis pendant les groupes de discussion montrent que les personnes parlent peu naturellement de détresse psychologique, bien que les symptômes associés - fatigue, tristesse, insomnie… - soient mentionnés.

Parfois défiantes à l’égard de l’aide psychologique, certaines personnes exilées peuvent ainsi renoncer aux soins.

Les stratégies de coping à risque

Face à un stress trop important, certaines stratégies d’adaptation permettent temporairement de supporter une situation insoutenable, mais aggravent ensuite la vulnérabilité.

Le recours à l’alcool ou aux opiacés peut constituer une tentative de diminuer l’angoisse, d’interrompre les souvenirs ou de retrouver un sentiment de contrôle.

L’agressivité envers soi ou envers les autres peut traduire une surcharge émotionnelle qui ne trouve pas d’autre moyen d’expression.

La dissociation peut protéger momentanément contre une expérience psychique intolérable : le corps est ici mais la tête est ailleurs, dans le pays d’origine ou dans l’expérience du trajet migratoire.

Lorsque les stratégies de coping deviennent insuffisantes, la personne peut s’effondrer en pleine audition, perdre ses repères ou se mettre en danger.

Les obstacles à l’accès aux soins

Les migrants/étrangers sont confrontés à de nombreux obstacles à l’accès aux soins, principalement des restrictions légales et administratives pour l’accès à la protection maladie, des difficultés de communication linguistiques et des discriminations au sein des dispositifs de prévention et de soins.

Plus largement, les exilé.e.s sont confronté.e.s à de nombreux obstacles à l’accès aux droits fondamentaux, cette situation ayant des conséquences d’une part sur la fragilisation de leur état de santé et d’autre part de façon directe lorsqu’il s’agit de droits liés à l’accès aux prestations de soins et de santé.

Parfois défiantes à l’égard de l’aide psychologique, certaines personnes exilées peuvent ainsi renoncer aux soins, d’autant plus qu’elles manquent de connaissances sur leurs droits et l’offre médicale, font face à la barrière de la langue et ne peuvent pas toujours accéder facilement à des psychologues.

L’implantation de centres d’hébergement dans des « déserts médicaux » complique encore cet accès.

L’application du délai de carence de trois mois ne leur permet pas de se soigner gratuitement dès leur arrivée.

Concernant l’orientation vers les soins, l’étude expose de nombreux obstacles.

Les rendez-vous de santé de l’Ofii ne sont accompagnés, dans la plupart des cas, d’aucun suivi concernant la santé mentale.

Par ailleurs, l’interprétariat est souvent manquant ou de qualité hétérogène avec un besoin de formation.

La majorité de l’offre de soins et des structures associatives spécialisées en santé mentale se concentrent dans les grandes villes, et particulièrement en Île-de-France.

Ainsi, en dehors des centres urbains, les intervenants sociaux se tournent souvent vers les structures les plus proches, et non les plus adaptées aux besoins des personnes.

L’isolement géographique et le manque d’interprètes

Un gros bémol cependant : l’instabilité des équipes des centres d’accueil, due notamment à une politique d’accueil erratique - on ferme, on rouvre les centres.

« Ce qui préoccupe les équipes des SSM, c’est que les personnes traumatisées doivent consulter le plus vite possible ; or elles ne sont souvent pas envoyées assez tôt », constate Claire Bivort.

C’est surtout le cas quand le demandeur d’asile est placé dans une initiative locale d’accueil, gérée par un CPAS, où la personne est plus isolée et moins bien ou moins vite repérée quand elle va mal.

Dans les centres gérés par Fedasil, on fait plutôt venir le psychologue dans le centre.

On peut comprendre la démarche pour les nombreux centres d’accueil totalement isolés dans les provinces de Luxembourg et de Hainaut, où il faut une journée de train pour se rendre dans un des six SSM wallons spécialisés.

« Cet isolement est un vrai problème », dit Claire Bivort.

Mais le plus gros obstacle dans l’accès aux soins de santé mentale est l’incapacité, tant à Bruxelles qu’en Wallonie, à faire face à la demande.

La liste d’attente est longue.

Non pas en raison d’un manque d’effectifs « psys » dans ces services, mais parce qu’il n’y a pas assez d’interprètes.

Les services de santé mentale travaillent avec le SeTIS, qui fait de l’interprétariat social aussi pour le Forem, les avocats et Fedasil.

« Fedasil utilise beaucoup le SeTIS, ce qui sature les centres en Région wallonne », observe Claire Bivort.

Toutefois, faute de fonds nécessaires à l’interprétariat, il est souvent compliqué pour les personnes exilées d’être suivies par des professionnels de santé, en particulier en ce qui concerne la santé mentale.

Le rôle des centres d’accueil et des services spécialisés

Qu’ils soient acceptés ou déboutés, les exilés restent les bienvenus dans les services de santé mentale spécialisés dans l’aide aux réfugiés.

« Les SSM se font un point d’honneur de suivre les personnes, quel que soit leur statut juridique », explique Claire Bivort.

Pour ceux qui deviennent sans-papiers, l’accès aux soins de santé mentale ne rencontre pas trop d’obstacles dans le cadre de l’aide médicale urgente, estime le directeur d’Ulysse.

Plus difficile est le cas des sans-papiers qui n’ont jamais bénéficié de soins en santé mentale.

Ceux-là passent sous le radar.

On ne les détecte qu’en cas de crise grave et d’hospitalisation en service psychiatrique.

Inutile par ailleurs d’essayer d’obtenir une régularisation pour raisons médicales si la maladie est mentale.

En Wallonie, le Crésam assure la concertation entre les six services spécialisés.

« Cela répondait à une demande », explique Claire Bivort.

Les demandeurs d’asile sont un public « lourd » et il est utile d’avoir une cohérence dans les interventions du point de vue clinique.

Le Crésam pratique la même démarche avec les centres d’accueil.

« Cela fonctionne plutôt bien. La Croix-Rouge a même créé un centre d’accueil, le Carda à Bierset, pour les cas psys lourds. »

Par contre, les contacts avec l’agence fédérale sont plus ponctuels et difficiles.

Beaucoup de besoins ne sont pas rencontrés.

Pas seulement en santé mentale : il y a les problèmes d’emploi, de logement, de statut juridique et la longue attente d’une décision.

Quand les conditions d’accueil produisent une nouvelle souffrance

Certains demandeurs d’asile arrivent sans problème de santé mentale en Belgique, mais celle-ci finit par se dégrader à cause des conditions d’accueil et de l’attente.

L’absence ou la limitation des conditions matérielles d’accueil génère un phénomène d’usure qui entrave la résilience.

Les prises en charge tardives de pathologies engendrent des surcoûts beaucoup plus importants.

La précarité du statut du séjour, les droits sociaux limités, les difficultés de logement et l’incertitude administrative renforcent l’impression d’une vie suspendue.

La capacité d’écoute, de reconnaissance, l’exercice pluridisciplinaire et la prise en compte du contexte social et administratif déterminent alors l’efficacité de la prise en charge.

La prise en charge requise sera parfois médicale et/ou psychothérapeutique, elle sera toujours un accueil et un soutien.

Les problèmes médico-sociaux exprimés lors des premiers contacts recouvrent une demande sous-jacente mais constante de relation, de réparation et de reconnaissance.

Des stratégies de coping favorables à la reconstruction

Les résultats de l’étude soulignent néanmoins que des initiatives en apparence simples peuvent aider à surmonter l’isolement et l’angoisse de l’exil.

  • Le sport.
  • Les activités créatives.
  • Les sorties culturelles organisées par les Cada.
  • L’art-thérapie.
  • Le yoga et les thérapies douces.
  • La musique et la musicothérapie.
  • Les groupes de parole.
  • La création de liens sociaux.
  • Un accompagnement psychologique accessible et culturellement adapté.

Les participants mentionnent par exemple les bienfaits du sport, des activités créatives, des sorties culturelles organisées par les Cada, des thérapies douces - art-thérapie, yoga… - ainsi que l’importance du lien social.

Au niveau associatif, les initiatives se multiplient autour des problématiques de santé mentale, à l’instar du projet de musicothérapie instauré par le Cada de Nantes en janvier 2023.

Grâce à la musique, les demandeurs d’asile sont encouragés à s’exprimer, à développer un sentiment de fierté et à créer du lien avec les autres résidents.

Dans une perspective plus médicale, les psychologues de l’association Terra Psy - Psychologues Sans Frontières -, en Normandie, promeuvent une démarche d’« aller-vers » avec des consultations à l’extérieur, des groupes de paroles ainsi qu’une meilleure prise en compte de la dimension culturelle de la psychologie via des interprètes.

Accompagner sans réduire la personne à sa vulnérabilité

La multiplicité des risques qui fragilisent l’état de santé des migrants/étrangers en situation précaire justifie souvent une prise en charge de moyen terme reposant sur des intervenant.e.s motivé.e.s pour une pratique patiente et ouverte.

Les pratiques caritatives sont à éviter lorsqu’elles agissent au détriment de l’autonomie de la personne.

Les soins et l’accompagnement nécessaires ne doivent pas être différés au prétexte d’une « situation difficile posée par une personne étrangère » ou d’une vulnérabilité particulière.

Pour ces personnes souvent isolées et itinérantes, la consultation médicale reste une opportunité rare d’échange autour des questions de prévention.

C’est aussi l’occasion de proposer un bilan de santé adapté à l’épidémiologie de la région d’origine.

Les questions de prévention et de dépistage doivent intégrer les éléments culturels communs à toutes les personnes étrangères en séjour précaire, une culture de la survie où les démarches administratives et sociales priment le recours aux soins curatifs, et plus encore préventifs.

Les intervenant.e.s en santé/social doivent faire face à une demande souvent associée de soins médico-psychologiques, d’accès aux soins, de prévention et de conseil médico-juridique de la part des migrants/étrangers en situation précaire.

La prise en charge doit tenir compte du fait que l’asile n’est pas seulement une procédure administrative : c’est aussi une expérience corporelle, émotionnelle, sociale et juridique.

Les recommandations pour une réponse adaptée

De nombreuses mesures et solutions sont pourtant envisageables.

  • La mise en place de psychologues dans les structures d’accueil.
  • La création d’un rendez-vous obligatoire pour mieux identifier les besoins.
  • Le renforcement de l’interprétariat.
  • La formation des professionnels au psychotraumatisme.
  • La création de dispositifs spécialisés associant suivi juridique, administratif et médical.
  • Le développement de consultations à l’extérieur et de démarches d’« aller-vers ».
  • La création de groupes de parole et d’activités favorisant le lien social.
  • Une meilleure prise en compte de la dimension culturelle de la psychologie.
  • Une orientation plus rapide vers les services de santé mentale.

Bien que le « Plan vulnérabilité » du ministère de l’Intérieur prévoie une action spécifique sur la santé mentale en développant l’information des professionnels de santé sur le psychotraumatisme, d’autres actions sont nécessaires.

Les services doivent pouvoir intervenir avant la crise, et non seulement lorsque les personnes transgressent les règles, se mettent en danger ou sont hospitalisées.

Les équipes des centres d’accueil doivent être suffisamment stables pour assurer la continuité du repérage et de l’accompagnement.

L’interprétariat doit être disponible, financé et adapté à la relation thérapeutique.

La réponse doit également associer les dimensions psychologique, médicale, sociale, administrative et juridique.

Cette étude permet de mieux mettre en lumière les besoins et obstacles en matière de santé mentale des personnes exilées et des professionnels sur le terrain.

La santé mentale des personnes exilées est indispensable à la prévention de la santé publique, à la protection internationale et à l’intégration.

Parcours migratoire et santé mentale

La demande d’asile peut alors devenir un point d’appui dans une stratégie de coping plus large : chercher la sécurité, retrouver des droits, reconstruire des liens et rendre progressivement dicible une histoire marquée par la violence.

Protéger les demandeurs d'asile victimes de psycho-traumatismes

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